Voici l’ironie de la critique, du commentaire – de toute cette méta-littérature que je pratique et consomme parfois immodérément : la confrontation entre le désir de voir un film et la lecture d’une critique négative, pertinente, argumentée, qui m’en décourage tout aussitôt. A propos de Hunger de Steve McQueen, je lis dans les Inrock cet excellent papier signé Serge Kaganski, dont je cite un extrait :
“Ensuite, on a l’impression que l’auteur ne fait pas confiance au spectateur en lui enfonçant son message au pilon identificateur. Gros plans sur des corps tuméfiés et des visages en souffrance, caméra n’esquivant aucune humeur corporelle (…), bande-son riche en râles, cris, silences pesants, mise en scène sulpicienne dans les séquences de la grève de la faim qui ne nous épargne aucune dégradation physique, aucune posture christique (…). Méthode de mise en scène contestable qui rappelle certains films de Michael Haneke, et qui consiste à mettre un réel talent formaliste au service d’une secousse culpabilisante du spectateur. Méthode tartufienne de pornographe puritain : dénonçons ces brutalités que je me complais à filmer sous tous les angles. Méthode politique tout aussi contestable qui consiste à sensibiliser le public par l’émotion, le sensationnalisme et la compassion plutôt que par la complexité d’un récit et l’analyse des mécanismes et des rapports de force qui aboutissent à de telles situations.” Serge Kaganski, Les Inrockuptibles n°678.

Cette critique me touche d’autant plus que le film, partout ailleurs, fait l’unanimité. Mais l’argument de Kaganski, qui s’accorde avec ma propre éthique du cinéma, n’intervient que trop rarement dans l’analyse cinématographique. Elle mériterait sans doute un plus long développement, auquel je ne manquerai pas de joindre ma voix lorsque j’aurai vu Hunger – mais j’attendrai le dvd.
Rappelons encore l’article fondateur de Jacques Rivette, De l’abjection, paru dans les Cahiers du Cinéma n°120, juin 1961 : “le cinéaste juge ce qu’il montre, et est jugé par la façon dont il le montre.”
Rappelons aussi que Les Inrocks ont porté aux nues un film comme “Redacted”… Paradoxal ?
J’imagine que chaque journaliste a son point de vue, je l’espère en tout cas. Quant à Redacted, il pose moins le problème de l’esthétique de la violence que celui, tout aussi crucial, de la manipulation des images. Certains affirment qu’en matière de “films dénonciateurs”, la fin justifie les moyens, mais personnellement je ne suis pas de cet avis : je pense plutôt que les moyens cautionnent la fin. Et surtout, Hunger dénonce un événement qui s’est produit il a presque trente ans…