
Partout ailleurs c’est pareil : la mafia n’est pas une structure, c’est un système. Pas la peine de l’extraire, comme un cancer, d’un monde globalement sain, il faut au contraire en exposer la trame qui étrangle tous les niveaux de la société. Ni bien ni mal – de la racine à la cime, tout se confond – rapport presque incestueux – dans une prolifération d’intérêts qui assure la solidité, la pérennité, de l’alliage : survie, ambition, terreur, jouissance, amour, haine… Le miroir tourné sur cette humanité-là nous renvoie un visage blafard, terrifiant – peut-on persister à le dissocier du nôtre ?

Au cinéma, la représentation de la mafia évolue en trois temps : négative / exclusive - image du mal absolu (extérieur, limité), par exemple l’Ennemi Public de Wellman; métaphorique – corruption morale individuelle (mal intérieur, abstrait), c’est la vision de Scorsese; réflective / littérale (mal illimité, mondialisé, concret) : Traffic, Cidade de Deus, Gomorra : la société tout entière est criminelle. A partir de là, sachant l’effet purement contemplatif, voire narcissique, du cinéma sur le public, pourquoi Gomorra ? Un best-seller, un écrivain / journaliste (Roberto Saviano) menacé de mort désormais sous protection, un film primé, louangé, le tout bien sûr inspiré de faits réels (docufiction). Rien à redire, le film est bien fait. Sobre, d’une violence discursive plus que graphique, sans héros, sans morale, équilibré, naturel. Plutôt qu’un récit unique, un tableau d’ensemble, qui canalise l’attention, provoque un suspense en pointillés pour renforcer le côté réaliste. Tout cela fonctionne mais n’est pas non plus très neuf ; simplement c’est ainsi qu’on fait les films aujourd’hui, ça marche et ça plaît. Comme les acteurs, des tronches, choisis pour “faire vrai”, à un détail près : dans cette représentation qui prétend à l’authenticité, on retrouve des personnages-types, clairement définis par leur fonction : les gens du quart monde, l’ange déchu, le bon soldat, le fonctionnaire, l’honnête homme piégé par la vie, l’homme d’affaires, l’intellectuel, le sadique, le sauvage et les deux trublions totalement nigauds qui veulent court-circuiter le système, en jouir sans rendre de comptes à personne. Cette galerie bien réglée permet de couvrir rapidement des champs aussi divers que la vie quotidienne d’une HLM, la gestion des ordures (cf actualité du problème des déchets dans la région de Naples), le business de la confection (et la concurrence chinoise), la drogue, la prostitution, etc. Que dire de plus ? C’est efficace… Et alors?

C’est que, tout au long du film, je pense sans cesse à une série. Ni médiatisée, ni séduisante, longue et lente… The Wire (Sur Ecoute) : où le format de la série permet un travail infiniment plus subtil sur la réalité. Les rapports étroits entre politique et criminalité, le rôle “social” des gangs dans les cités, le trafic envisagé comme unique perspective de (sur)vie, la difficulté d’une justice tiraillée (ou polarisée?) entre la nécessité d’atteindre les vrais responsables (haut placés), la corruption interne et les entraves de la hiérarchie. Tout y est. Des temps morts – le quotidien d’un petit dealer est aussi monotone et vide que celui du flic qui le surveille – c’est compliqué (comprendre les rouages et combines de la politique locale), ça n’évolue pas (le système se régénère de lui-même), mais c’est passionnant! Et, me semble-t-il, sur la longueur, beaucoup plus efficace, plus subversif, qu’un film de deux heures finalement assez… divertissant!
Gomorra, de Matteo Garrone (2008), avec entre autres Toni Servillo
[...] un billet – plus critique que celui que j’aurais pu écrire – sur le film “gomorra” par [...]
[...] Si Gommora, le livre, était complexe dans sa volonté de tout dire, de tout expliquer, de tout documenter, il n’était bien sûr pas possible de faire de même avec Gommora, le film. Comment montrer une structure, une hiérarchie, une organisation. Comment traduire visuellement, les rouages et les ramifications de la Camorra, ses activités légales et illégales ? Comment dire l’impact de l’organisation sur toute la vie de la région, prise en otage, victime collatérale des luttes sanglantes entre les familles, exploitée comme réservoir de main d’œuvre à bas prix, comme chair à canon ? Comment expliquer au public qu’il ne s’agit pas d’un problème limité à l’Italie. Comment ainsi faire comprendre, comme le livre le fait, que la Camorra, et les autres mafias italiennes, ont des ramifications dans toute l’économie européenne, investissant en Allemagne, en Pologne, en Roumanie, en Angleterre, au Portugal ? Comment aussi faire la différence parmi les nombreux films consacrés au phénomène mafieux, et les nombreuses approches différentes dans sa représentation, passant comme le dit Catherine de Poortere, d’une vision extérieure, policière, à une version intériorisée, individuelle, jusqu’à la version moderne, replaçant le phénomène dans une vision globale, mondialisée, de mal illimité. [...]