Sans doute était-elle très belle. La beauté, jusqu’à ce qu’elle s’incarne, est une idée simple, une notion transparente. Définissant la qualité d’un être, son visage, son aura – devenue femme – pour persister dans la mémoire et nourrir l’imaginaire, elle doit s’accompagner d’un scandale, se parer de cruauté ou de quelque autre défaut qui la rende irremplaçable. La perfection des traits s’oublie, non celle d’une blessure.

Portrait probable de Lucrèce Borgia peint par Bartolomeo Veneto
Fille naturelle du pape Alexandre VI, Lucrèce Borgia portait un nom de venin. Au XVème siècle, dès avant l’avènement des reines sanglantes, surpassant les sorcières ses jumelles en décadence, Lucrèce Borgia séduisit par le poison, défiant le désir érotique par son double inconscient mais victorieux, le désir de mort. Épouse et mère, amante passionnée, incestueuse et meurtrière, elle succomba d’une fièvre à l’âge de trente-neuf ans – brièveté inséparable de la légende - laissant derrière elle son empreinte aiguë, acérée, éclat immortel de l’immoralité. Aujourd’hui, les exégètes et les historiens rassurent les âmes fragiles que la fascination du mal inquiète : la splendide empoisonneuse fut en réalité victime de son époque, de son entourage - des hommes – jamais elle ne commit tant de sacrilèges. Perversion de la rumeur et triomphe de la malveillance. Une victime ? Nous voici rassurés! Qu’avons-nous à faire d’une femme puissante et affranchie ? En ce qui nous concerne, nous laisserons les savants à leur vérité sanitaire mais morne, et rejoindrons la vile créature fantasmée sur la scène de ses orgies. Mieux : nous écouterons le récit de sa démesure, raconté par un homme condamné à la folie.
Soit. Lorsqu’ il se mit à écrire son opéra, fou, Donizetti ne l’était pas encore. La maladie ne s’empara de lui que quelques années plus tard, comme nombre de ses contemporains anéantis, paralysés, rendus délirants, puis muets, par la syphilis. Le compositeur mourut en 1848, et fut aussitôt oublié, pour ne pas dire moqué. Un siècle s’écoula. Lassés du monopole de l’opéra germanique, les interprètes (la Callas en premier lieu) cherchèrent une alternative plus légère en Italie. Le bel canto de Donizetti offrait magnificence et virtuosité, avec la sensualité méridionale qui faisait forcément défaut à Wagner. Inspiré d’une pièce de Victor Hugo, Lucrezia Borgia s’incarne de façon saisissante dans la voix de son interprète. Par la rigueur d’un art lyrique qui soumet le texte et l’écriture au chant, l’opéra de Donizetti atteint une intensité presque inconfortable, exigeant de l’auditeur la faculté de suivre ces corps déchirants avec le courage d’un funambule, de pratiquer l’altitude et l’escarpement. A ce prix, le spectacle honore son héroïne, sertie de tourments et de cadavres, sublime métaphore de la création.

A voir en concert le 18/06 et le 21/06 au Forum de Liège (June Anderson) – voir site -
Autres incarnations:
Lien 1 : le film d’Abel Gance avec Edwige Feuillère (1935)
Lien 2 : le film de Christian-Jaque avec Martine Carol (photo) (1952)
Lien 3 : la version érotique de Borowczyk, dans ses Contes Immoraux.
On annonce un film très cher avec Christina Ricci…
Lien 4 : l’opéra en dvd
L’évocation de Lucrèce est très belle. L’opinion “sanitaire”, lisse et rassurante, ne sera sans doute une vérité que pour ceux qui redoutent d’affronter la musique hallucinée de Donizetti. Je ne connais malheureusement pas “Lucrèce Borgia” mais “Lucia di Lammermoor” est d’une folle et mortelle intensité.
“folle et mortelle intensité” : ces mots définissent également Lucrezia, qui annonce peut-être les grands drames de Puccini. Les chanteurs doivent être virtuoses pour servir une musique particulièrement exigeante.