Mes yeux me font mal, ils sont en pleine activité, ils se creusent ailleurs qu’en cernes, sous l’action d’une multitude, je les sens nombreux ces corps étrangers qui, dans ma tête, enfoncent leurs outils de métal pour retirer je ne sais quelle matière mystérieuse et probablement essentielle, c’est une armée qui s’occupe de moi, avec une certaine bienveillance, un certain souci du travail bien fait, braves petits soldats du fond des orbites, tous ensemble, une organisation secrète nourrie de mes maux, de ma fatigue, de mes excès, allez-y, continuez, ne vous laissez pas distraire par mon discours, faites ce qu’il faut, moi je n’ai qu’à décrire votre progression, votre méthode, d’abord ôter la fibre optique, un travail long et fastidieux je dois admettre, sans quoi certainement je l’aurais fait moi-même, suivi par un nettoyage complet de la zone évidée, ne me demandez pas laquelle moi je ne me connais pas, et après, dites-moi, après c’est quoi ? Peut-être pourriez-vous me renseigner : à partir de quand ça cesse de faire mal ? Parce que, vous voyez, au fond, que vous creusiez, ça ne me dérange pas, je ne suis pas conservatrice, ni en général ni en particulier quand il s’agit de mes yeux, sans mauvais jeu de mots ils en ont vu d’autres, soit, je dis ça m’est égal que vous vous adonniez à votre petit trafic de substance suboculaire, par contre la douleur, je dois reconnaître que même si on s’habitue, bien sûr on s’habitue à tout, même au désamour, même à la mort pour ce que j’en sais, mieux vaut cependant réduire la peine, et soulager ce qui peut l’être, dans la mesure où, c’est évident, une douleur ne vient jamais seule, le mal prolifère, il fait des adeptes, aussi puisque vous êtes déjà si nombreux, une véritable armée à ce qu’il semble, j’aimerais que votre activité ne fasse pas d’émules, n’invite pas d’autres groupes sur d’autres zones sensibles, je ne suis pas une terre, pas un pays, pas une colonie, juste un être vivant plutôt fragile avec encore ce qu’il faut de chair et de nerfs et de sang pour jouir ou son contraire.
- "...… l’Art, qui habite la même rue que la Vie, mais en un lieu différent, l’Art qui soulage de la vie sans pourtant soulager de vivre, et tout aussi monotone que la vie – simplement en un lieu différent. Oui, cette rue des Douradores contient pour moi tout le sens des choses…" Fernando Pessoa
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