Giuseppe Penone, Paesaggio del cervello (1990)
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L’image absorbe si naturellement l’imagination que lorsque la pensée accueille ou conçoit d’autres contenus sensibles, le goût, l’odorat, l’ouïe, c’est encore l’image qui les reçoit, qui en impose la forme – image conciliante, apte aux métamorphoses, aux conversions ; membrane aussi modeste et translucide qu’active et influente. La vue dévore les autres sens et les domine, les laissant rarement intacts. Cette médiation de la pensée, avant même qu’elle n’en rencontre une seconde, qui n’est pas non plus la dernière, celle du langage, fait que la description d’une musique peut se confondre à la description d’un tableau et que de nombreux musiciens travaillent la matière sonore dans un espace abstrait, projection visuelle de ce qu’ils imaginent entendre.






D’un coup, je repense aux premiers concerts auxquels j’ai assisté et où le corps de musiciens (bas du dos légèrement voûté, main qui cale une mèche de cheveux derrière l’oreille ou rajuste le vêtement, gestes d’attaque orientés différemment d’un musicien à l’autre, gesticulations du chef, expressions voire grimaces de lyrisme…) que je voyais n’a cessé de perturber mon écoute. J’apprends peu à peu à subordonner la vue à l’ouïe, à mettre celle-là au service de celle-ci (vérifier que c’est bien tel instrument qui produit tel son que j’entends, par exemple), mais il faut bien reconnaître que c’est un des rares moments où je suis bien aise d’être myope et de pouvoir, lunettes ôtées, continuer à percevoir le mouvement général des archets sans que la vue des détails ne parasite la musique.
Bien sûr, il y a cela aussi, les distractions, l’environnement. A cause de cela je pourrais presque préférer les disques, d’autant qu’au concert on occupe rarement une place qui nous permettrait de regarder les mains ou le visage de l’interprète.