
.
« J’aime les heures sombres de mon être
où s’approfondissent mes sens ;
j’ai trouvé en elles comme en de vieilles lettres,
mon quotidien déjà vécu,
vaste et surmonté, comme une légende.
Elles m’apprennent que je possède
l’espace suffisant pour une vie seconde
et large et hors du temps.
Et parfois je suis comme l’arbre
qui, mûr et bruissant, accomplit sur la tombe
le rêve que l’enfant d’autrefois
(que ses chaudes racines enserrent)
perdit dans les tristesses et les chants.
Qu’un jour, un seul, se fasse le silence.
que le fortuit et l’imprécis
se taisent, et les rires d’autrui,
que le bruissement de mes sens
ne m’empêche plus de vieillir
Je pourrais alors en pensée multiforme
te penser jusqu’à tes bords,
te posséder, (serait-ce le temps d’un sourire),
à toute existence t’offrir
comme un remerciement. »
Rainer Maria Rilke, extrait du Livre d’heures, traduction Jacques Legrand.





