Archive pour la Catégorie documentaire

Cruauté individuelle - nécessité politique

Publié dans documentaire avec des tags, , , , , , , , , , , , , le juillet 14, 2008 par krotchka

Mon meilleur ennemi, Kevin MacDonald

Une fois évacuée la déconcertante inanité du titre, qui donne à penser que l’on se retrouve face à la nième comédie américaine, abstraction faite, aussi, d’un certain sensationnalisme peut-être inhérent au sujet, voici un documentaire aussi déplaisant à regarder qu’indispensable, sur Klaus Barbie.

Klaus Barbie, c’est le SS parfait, l’incarnation sans ambiguïté du Troisième Reich, à la fois aberration humaine et pur produit d’une idéologie fédératrice. Envisager le “bourreau de Lyon” est chose facile : il n’y a rien qui puisse le défendre. Affecté, pendant la deuxième guerre mondiale, à l’élimination de la Résistance française, il accomplit sa tâche avec autant de professionnalisme que de plaisir, se chargeant bien souvent lui-même de la conduite “physique” des interrogatoires. Dans ce contexte d’abomination, on lui connaît deux coups d’éclat : la mise à mort probable de Jean Moulin, et, surtout, l’ordre de déportation des enfant de l’orphelinat d’Izieu, en 1944.

Choses connues, admises/ incompréhensibles, comme tout ce qui relève de cette époque. Seulement la vie de Klaus Barbie ne s’y arrête pas. Après avoir combattu pour Hitler jusqu’au bout, il réussit à s’échapper et parvient à fuir à l’étranger. En théorie, c’est très simple. Pour le retrouver, il suffit de le chercher, et c’est ce qui arrive. Mais le plus surprenant, le plus choquant, dans ce cas malheureusement plus représentatif que particulier, est le motif de cette redécouverte du SS non-repenti. La CIA le contacte, ainsi que nombre de ses anciens collègues, non pour le remettre aux mains de la justice, mais pour lui confier un travail. N’est-il pas spécialiste en son genre ? De la lutte contre la Résistance à la lutte anti-communiste, il y a un savoir faire qu’il serait dommage de gaspiller. C’est donc l’occasion pour lui, alors qu’il commence justement à s’ennuyer dans son quotidien de gentleman farmer en Amérique du Sud, de réactiver ses talents d’organisateur, de chasseur, de bourreau. En toute impunité. Retrouvé par Serge et Beate Klarsfeld puis brièvement arrêté dans les années 70, il est rapidement relâché : Klaus Altmann (sa nouvelle identité, à consonance juive, d’après guerre), bénéficie des protections nécessaires. Certes plus méfiant désormais, c’est-à-dire attentif à neutraliser les curieux qui l’approchent d’un peu trop près, il œuvre à la réalisation de son rêve ultime : fonder un Quatrième Reich dans la Cordillère des Andes. Il est finalement arrêté et condamné en 1987, quatre ans avant sa mort, non sans avoir été défendu avec éclat par l’avocat Jacques Vergès.

C’est donc, rapportés brièvement, les faits relatés dans ce documentaire. Autant dire qu’avant même tout analyse critique, on ne peut que se laisser submerger par l’effroi. Jusqu’aux traits de ce visage, lors du procès, de ce vieil homme amaigri, sur lequel la cruauté ne semble avoir laissé aucune trace.

Ensuite, en ce qui concerne le traitement de Kevin MacDonald, on reste mitigé. Efficace, direct, bien monté, rapide. Autant de qualités qui, dans ce cas particulier, peuvent devenir des défauts. Nul besoin de réarrangement : les faits bruts sont accablants. Parmi les personnes qui prennent la parole, des victimes, en premier lieu, des témoins, des politiciens, des historiens (notamment Robert Paxton, spécialiste américain connu pour ses recherches sur la collaboration française), sans oublier la propre fille de Barbie, dont je vous laisse découvrir le discours, et l’avocat-sophiste Jacques Vergès, d’une intelligence pour le moins particulière.

Ailleurs, on sent peut-être un peu trop le goût du cinéaste pour le suspense. Son précédent film, The Last King of Scotland, sur le dictateur ougandais Idi Amin Dada comportait à peu près tous les défauts d’une fiction historique : performance d’acteur (un oscar pour Forest Whithaker), personnages caricaturaux faire-valoir, scénario didactique, etc. La musique omniprésente rythme des images parfois décontextualisées, qui font craindre par moment un manque de rigueur, des dangereux raccourcis voire quelques réarrangements historiques douteux, même s’ils ne servent qu’à incriminer davantage Barbie. Je pense que tout dossier à charge, le plus accablant soit-il, se doit d’être d’une exactitude, d’une précision inattaquables, pour être efficace. Un contrexemple : le récent Système Poutine, dont la partialité, à mon sens, affaiblit la portée.

On attend avec d’autant plus d’impatience l’imminente dvdition d’Hôtel Terminus, de Marcel Ophüls, documentaire de 4 heures consacré à Klaus Barbie, datant de 1989.

Liens utiles :

  • Lien 1 : L’Avocat de la Terreur de Barbet SCHROEDER, document indispensable sur la personnalité très controversée de Jacques Vergès.

  • Lien 2 : Le Temps du Ghetto, de Frédéric ROSSIF, magnifique et poignante reconstitution du Ghetto de Varsovie.

  • Lien 3 : Rendez-vous avec X : émission hebdomadaire sur France Inter. L’histoire du XXème siècle, racontée autrement. Les dossiers secrets, le dessous des affaires - souvent peu ou pas racontées. Attention de ne pas devenir complètement cynique…

  • Lien 4 : la filmographie de Kevin MACDONALD à la médiathèque

  • Lien 5Les Enfants d’Izieu, lecture du livre de Rolande CAUSSE par Bulle Ogier (merci à Globeglauber)

Photo : les enfants de l’orphelinat d’Izieu

Toucher pour exister, un peu plus…

Publié dans cinéma, documentaire, interlude, littérature avec des tags, , , le mai 21, 2008 par krotchka

Le phénomène des docu-fiction atteint également le domaine de l’édition, avec son goût prononcé pour les témoignages saignants, les scandales, les révélations croustillantes, aussi proches de la littérature qu’un article de Voici ou de Paris-Match. Conséquence comique de cet engouement, la multiplication des fausses autobiographies. Quelques exemples au hasard. En 2004, c’est le scandale J. T. Leroy, auteur mystérieux d’un livre trash racontant une enfance à faire pâlir Dickens, auprès d’une mère junkie et prostituée. Après avoir suscité l’enthousiasme et inspiré au cinéma Le livre de Jérémie ( Asia Argento), la vérité éclate : l’écrivain écorché vif est en fait une femme toute tranquille dans la vie de laquelle le seul événement marquant serait l’opprobre publique, conséquence de son mensonge. Récemment, un autre film, également adapté d’une fausse histoire vraie, Survivre avec les loups, a démontré que le succès du récit était proportionnel à son invraisemblance, avalisé, bien sûr, par le sceau de la réalité. Dernièrement, le site rue89 publiait une supercherie supplémentaire qui, après avoir tiré les larmes du public, déchaîne à présent une haine équivalente. Et c’est cela, finalement, qui frappe le plus, cette violence réactive, ce besoin de brûler ce qu’on a adoré. Se débarrasserait-on aussi vite de Proust si on apprenait qu’il ne s’était pas longtemps couché de bonne heure ? De Van Gogh, s’il ne s’était pas authentiquement coupé l’oreille avant de peindre son fameux auto-portrait (à l’oreille coupée) ? La question mérite d’être posée, parce qu’elle renseigne sur les motivations réelles des éditeurs / producteurs, qui publient ces récits avant tout pour flatter le voyeurisme du public.

Photo : Le faussaire : Richard Gere incarne un écrivain tenté de tordre la réalité pour vendre son livre. En exergue : Pourquoi laisser la vérité gâcher une bonne histoire ?

Le Thé de Tan Dun

Publié dans documentaire, musique avec des tags, , , , , le mai 15, 2008 par krotchka

En chinois, le mot thé se calligraphie ainsi : herbe au-dessus, homme au milieu, racine en bas. Le thé est un concept difficile à définir, en ce qu’il traduit simultanément un rituel, une relation (homme-nature) et un état de conscience. L’opéra de Tan Dun incorpore cette polysémie, l’interprète , la développe et l’étire en la mêlant aux sonorités de la musique occidentale. Somptueusement réalisé par Frank Scheffer, Tea analyse les diverses sources d’inspiration du compositeur. En parallèle, quelques extraits de l’opéra, des interviews d’une rare pertinence, et des variations visuelles autour du breuvage ancestral : amplification sensuelle du végétal, amplification gestuelle de la cérémonie. S’il réside actuellement à New York, Tan Dun, né en 1957 dans un petit village chinois, cherche dans sa musique à mettre en résonance les principes des deux cultures. De la tradition chinoise, il garde la présence organique des éléments, l’eau, le vent, la pierre; certains instruments ; des intonations lancinantes dans le chant, qu’il intègre sans heurts aux formes mélodiques occidentales. Œuvre totale, l’opéra met en scène des danses, un théâtre d’ombres, des réminiscences chamaniques. Une profusion de détails mis harmonieusement en équilibre.

Malgré une certaine emphase esthétique, Frank Scheffer accomplit un travail précis. En donnant la parole à plusieurs artistes, il permet de mesurer la passionnante diversité humaine qui intervient dans l’élaboration d’un opéra. Vêtu de blanc, calme et hiératique, on écoute Tan Dun, tel un sage, commenter méditativement son œuvre. Seul son front, significativement torturé, trahit une certaine tension intérieure. Mais il faut le voir en concert, diriger l’orchestre ! Le sage a disparu, et c’est un danseur, un possédé, un illuminé magnifique dont le corps en transe s’offre entièrement à la musique ! A côté de lui, Xu Ying, son librettiste, apparaît comme un homme attachant, moins tortueux sans doute, que le compositeur. D’une façon toute simple, sereine, il évoque son univers artistique. Ainsi, naturellement : Comment le cœur peut-il être plus grand que l’univers ? Un seul mot : vide. Après cela, Pierre Audi (Beyrouth, 1957) , le metteur en scène, contraste par sa jovialité. Ses tentatives d’expliciter le travail de Tan Dun apportent une nuance involontairement comique au documentaire, tant il semble éloigné des raffinements asiatiques. Il n’empêche, le résultat, sur scène, est beau à couper le souffle. Entre lignes épurées du décors et chatoiement des costumes, les interprètes dansent autant qu’ils chantent, intensément accompagnés par la musique. L’inverse est également vrai, la musique au premier plan, sans doute, pourrait se suffire à elle-même.

Tan Dun est aussi l’auteur des musiques de Tigres et Dragons, et de Hero.

Toucher pour exister

Publié dans cinéma, documentaire, interlude avec des tags, le avril 30, 2008 par krotchka

“… des images de carnage belles comme des images de fiction, l’émotion du réel en plus.” Extrait du Monde.fr, Jean-Luc Douin, 11/04/08.

Cette citation, à propos du documentaire The War, résume très précisément la confusion croissante entre documentaire et fiction, et la mode actuelle de la substitution. Redacted, dernier film de Brian De Palma, est une fiction élaborée à partir de documents amateurs postés sur internet. The road to Guantanamo de Michael Winterbottom se fonde également sur le même principe, un cinéma du réel, tourné caméra sur épaule, saturé d’images d’archives, basé sur des faits réels. D’un autre côté, pour capter l’attention, les documentaires sont à l’affut de sujets romanesques, de vies flamboyantes, mouvementées, aventureuses, de tragédies, d’épopées. Entre les deux, l’émergence d’un genre nouveau, qui reprend le meilleur de l’un et de l’autre : le docufiction, dont le plus marquant reste à ce jour, en Belgique, Bye bye Belgium.

Pour être parfaitement cynique, on pourrait se réjouir que le documentaire assume enfin ouvertement sa partialité, son désir secret de susciter l’émotion, quand sa mission informative se révèle ennuyeuse, impopulaire. Et se féliciter que des valeurs aussi obsolètes que la rigueur, la modération et l’honnêteté plombent de moins en moins la société du spectacle.