Seulement des passages, des souverainetés furtives, des occasions, des fuites, des rencontres

Le Caravage, Le repos pendant la fuite en Égypte (détail) – source.

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« Rien d’autre. Rien que l’espace de cette course, rien que cet instant furtif et malgré tout banal : bien d’autres fois, et sur des terres plus lointaines, j’ai vu des bêtes sortir de la nuit. Mais cette fois-là j’en fus retourné, saisi, la séquence avait eu la netteté, la violence d’une image de rêve. Était-ce dû à une certaine qualité de définition de cette image et donc à un concours de circonstances, ou à une disposition de mon esprit, je ne saurais le dire, mais ce fut comme si de mes yeux, à cet instant, dans la longueur de cet instant, j’avais touché à quelque chose du monde animal. Touché, oui, touché des yeux, alors que c’est l’impossibilité même. En aucune façon je n’avais pénétré ce monde, au contraire, c’est bien plutôt comme si son étrangeté s’était à nouveau déclarée, comme si j’avais justement été admis à voir un instant ce dont comme être humain je serai toujours exclu, soit cet espace sans noms et sans projet dans lequel librement l’animal fraye, soit cette autre façon d’être au monde dont tant de penseurs, à travers les âges, ont fait une toile de fond pour mieux pourvoir spécifier le règne de l’homme – alors qu’il m’a toujours semblé qu’elle devait être pensée pour elle-même, comme une autre tenue, un autre élan et tout simplement une autre modalité de l’être.

Or ce qui m’est arrivé cette nuit-là et qui sur l’instant m’a ému jusqu’aux larmes, c’était à la fois comme une pensée et comme une preuve, c’était la pensée qu’il n’y a pas de règne, ni de l’homme ni de la bête, mais seulement des passages, des souverainetés furtives, des occasions, des fuites, des rencontres. Le chevreuil était dans sa nuit et moi dans la mienne et nous y étions seuls l’un et l’autre. Mais dans l’intervalle de cette poursuite, ce que j’avais touché, justement, j’en suis sûr, c’était cette autre nuit, cette nuit sienne venue à moi non pas versée mais accordée un instant, cet instant donc qui donnait sur un autre monde. »

Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal

De la machine à l’individu : l’animal est-il une personne ?

« D’abord c’est un point qui oscille, un filet qui s’étend et qui se colore ; de la chair qui se forme ; un bec, des bouts d’ailes, des yeux, des pattes qui paraissent ; une matière jaunâtre qui se dévide et produit des intestins ; c’est un animal. Cet animal se meut, s’agite, crie ; j’entends ses cris à travers la coque ; il se couvre de duvet ; il voit. La pesanteur de sa tête, qui oscille, porte sans cesse son bec contre la paroi intérieure de sa prison ; la voilà brisée ; il en sort, il marche, il vole, il s’irrite, il fuit, il approche, il se plaint, il souffre, il aime, il désire, il jouit ; il a toutes vos affections ; toutes vos actions, il les fait. Prétendrez-vous, avec Descartes, que c’est une pure machine imitative ? Mais les petits enfants se moqueront de vous, et les philosophes vous répliqueront que si c’est là une machine, vous en êtes une autre. » Diderot, « Entretien entre d’Alembert et Diderot. Le rêve de d’Alembert » (1769)

Science et empathie. Les animaux, il serait dommage de ne les envisager que sous l’angle étroit de l’exploitation. Sans aller jusqu’à prétendre qu’il s’agit d’un problème mineur dont je pourrais ne pas tenir compte au quotidien, le fait de ne considérer les animaux que dans leur rapport aux hommes revient à commettre une injustice à leur égard. Ce pourrait-il que ce point de vue partiel et partial soit lui-même un épiphénomène de l’exploitation, sa nécessaire mauvaise conscience ?

« L’homme est avide, obligé de l’être, mais il condamne l’avidité, qui n’est que la nécessité subie – et met au-dessus le don, de soi-même ou des biens possédés, qui rend seul glorieux. Faisant des plantes, des animaux, sa nourriture, il en reconnaît, cependant le caractère sacré, semblable à soi, tel qu’on ne peut les détruire et les consommer sans offense. Devant chaque élément que l’homme absorbe (à son profit) fut ressentie l’obligation d’avouer l’abus qu’il en fait. Un certain nombre d’hommes entre les autres eut la charge à son compte de reconnaître une plante, un animal devenus victimes. Ces hommes avaient avec la plante ou l’animal des relations sacrées, n’en mangeaient pas, les donnaient à manger aux hommes d’un autre groupe. S’ils en mangeaient, c’était avec une parcimonie révélatrice : ils avaient d’avance reconnu le caractère illégitime, grave et tragique, de la consommation. N’est-ce pas la tragédie même que l’homme ne puisse vivre qu’à la condition de détruire, de tuer, d’absorber ? » (Bataille, « L’expérience intérieure p. 153)

Sans doute cet équilibre persiste-t-il, même dans une société largement désacralisée. Certains refusent, d’autres abusent, la majorité « consomme ». Cet ajustement spontané, presque naturel, en marge de toute conscience morale, pourrait presque me convaincre de l’inutilité de toute communication au sujet de l’éthique animale, si mes recherches ne visaient pas, en premier lieu, à clarifier les choses vis-à-vis de moi-même. Quoi qu’il en soit, pour être cohérente, l’éthique doit se fonder sur la connaissance de son sujet. En tant qu’extension de l’éthique générale, l’éthique animale élude – paradoxalement – l’animal en soi, laissant ce domaine d’étude aux biologistes. En se réservant la question du droit  et de la régulation des rapports, elle doit néanmoins se confronter à la problématique de la définition et s’accommoder de  l’évidente contradiction que l’animal, qui ne peut s’exprimer en son nom propre, reste dès lors pour elle un objet, au mieux un sujet absent. Que l’empathie évolue en désir de connaissance ou, à l’inverse, que la connaissance génère, par l’altérité ou l’identité qu’elle révèle, du sentiment, il s’agit d’une égale considération pour un sujet que l’on ne peut simplement se contenter de connaître, ou d’aimer. Les deux sont nécessaires, complémentaires. Autant les diverses formes que revêt l’anthropomorphisme me font horreur, autant l’animal en tant que figure d’altérité me passionne. Je ne me souviens plus de ses mots exacts, mais j’avais été touchée par ce que Deleuze disait dans l’Abécédaire à propos des chats. Quelque chose comme ceci : il ne faut pas être, avec les animaux, dans un rapport humain, mais dans un rapport animal. Communiquer avec son chat – pourquoi pas ? mais cela implique une démarche active, une recherche, une rencontre sur son terrain à lui, l’observation, le décryptage de son comportement – sachant que, de son côté, il effectue le même travail vers nous.

Le livre : « L’animal est-il une personne ? », Yves Christen, Comprendre animal dans le sens d’individu (non humain). J’avais entendu l’auteur pour la première fois en avril sur France Culture, son argumentaire, fondé sur la défense d’une pratique humble et responsable (voire reconnaissante) de la vivisection, m’avait laissée sceptique. En tant que spécialiste en immunologie et immunogénétique, impliqué dans la recherche sur la maladie d’Alzheimer ainsi que, plus généralement, dans le domaine des neurosciences, son intérêt pour les animaux non humains est à la fois celui du chercheur amené à pratiquer des expérimentations à visée thérapeutique, et celui du biologiste passionné de science pure. Observateur de terrain (des léopards en Afrique notamment), et, bien sûr, de laboratoire, Yves Christen dresse le catalogue détaillé des découvertes récentes en matière d’intelligence animale. Raison, langage, conscience, émotion, culture ? Ces qualités, que l’on a longtemps crues propres à l’homme, instruisent désormais toute étude dans ce domaine. Si la proximité génétique de l’homme avec les grands singes est aujourd’hui (presque) généralement admise – au  point qu’il serait même question de rattacher les chimpanzés et les bonobos au groupe des homos – on sait moins que les autres mammifères, les oiseaux, les êtres marins et les insectes témoignent, individuellement et sous des modes variés, de facultés morales, culturelles, sociales et intellectuelles. Il importe de se défaire des préjugés – et ils sont nombreux – qui consistent à considérer les « bêtes » comme imparfaites, insuffisantes, incomplètes, en un mot : moindres. Rigoureusement darwinien, Yves Christen prend nettement parti contre l’anthropocentrisme : chaque espèce, chaque individu présente des capacités cognitives spécifiques adaptées à ses besoins.

« Leur dignité profonde ne tient pas à ce qu’ils sont presque comme nous, mais plutôt au fait qu’ils sont intégralement eux-mêmes, c’est-à-dire différents. » (p.  121)

Pris dans une ambivalence permanente entre semblance et dissemblance, le chercheur se heurte à de multiples difficultés, qui tiennent autant de sa propre subjectivité qu’au fait que l’observation modifie le sujet, en particulier en laboratoire. Comment s’abstraire du modèle humain en matière de science cognitive ? La communication est l’exemple type d’une fonction universelle (parce que indispensable à la survie) qui s’actualise de façon extrêmement variée, parfois même indécelable.  L’animal s’est développé – et perfectionné – en s’adaptant aux contraintes extérieures. A lire ce recensement détaillé de facultés cognitives, on ne pourra que s’étonner, s’émerveiller de l’évidence d’une continuité effective de l’animal le plus primitif jusqu’à l’homme. Dès lors, dans la communauté des vivants, il n’y a guère qu’une différence de complexité, si l’on tient toutefois à maintenir une hiérarchie plus subtile que celle de la force. Le fait même d’énoncer par le détail que rien de ce que nous considérons comme spécifiquement humain n’est étranger à la « bête », se révèle extrêmement problématique, en théorie – qu’en est-il du concept d’humanité ? – comme en pratique – qu’en est-il de nos rapports avec l’animal non humain ? Yves Christen ne fait pas l’impasse sur ses propres contradictions. On en revient au paradoxe du chercheur. La proximité biologique entre l’homme et l’animal justifie l’expérimentation et la rend de fait, difficilement défendable :

« Cela dit, par ma position, je ne cherche pas à délégitimer la recherche. Bien au contraire : je considère qu’existe un devoir éthique de connaître et notamment de connaître l’Autre. Il me semble seulement qu’une telle démarche consiste précisément à ne pas refuser l’ambiguïté, à ne pas se complaire dans un confort intellectuel facile, en se contentant de dire que l’animal n’est qu’un animal. » (p. 371)

J’ajouterai pour ma part que, si je ne souscris pas entièrement au point de vue d’Yves Christen, (notamment parce qu’il ne tient pas compte du fait que l’expérimentation embrasse un champ beaucoup plus vaste que celui de la recherche thérapeutique), son positionnement éclairé me semble moins critiquable  que celui des défenseurs acharnés de la vivisection , lesquels persistent à objectiver ces « auxiliaires de recherche » et nient toute problématique morale en se domaine (puisque seul compte l’homme). Pour autant, là n’est pas le propos du livre, comme je le disais, il s’agit d’un traité sur l’animal en tant que personne, une étude positive riche en informations et en perspectives. Il n’empêche, on se réjouit quand les avancées de la science bousculent les mentalités et contredisent les jugements dépréciatifs. Yves Christen ne manque pas, tout au long du livre, de confronter les données scientifiques aux discours des philosophes, Descartes, Malebranche (les animaux-machines), Kant,ou, plus récemment Luc Ferry. D’autres penseurs au contraire –  Lévi-Strauss, les Pythagoriciens, les utilitaristes anglais, aujourd’hui Peter Singer et Florence Burgat –  sont cités pour leur intuition, avec ou sans l’appui du savoir scientifique. La démultiplication des points de vue est un élément appréciable,  pour une approche instruite, méditée et très attractive. Les diverses manifestations de l’intelligence dans la nature sont réellement fascinantes, et les stratagèmes que les savants imaginent pour les mettre à jour, c’est-à-dire « tester » les animaux, ne le sont pas moins. Yves Christen alterne ainsi les différents registres de discours : anecdotes, récits, exposés théoriques, interprétations, prospections, etc. Au fil de la lecture, le regard sur l’animal se met à évoluer, devient curieux, plus attentif, plus réceptif. Je laisse à l’auteur le mot de la fin, pour l’énoncé de ce concept essentiel qu’est la « théorie de l’esprit »:

« C’est pourquoi je voudrais proposer ici un autre regard, une façon de voir d’autant plus nécessaire à mes yeux que je me veux à la fois du côté de la science et de celui de la bête. Et qui repose pour l’essentiel sur ce que nous apporte la connaissance de la théorie de l’esprit, laquelle m’apparaît comme l’une des plus grandes avancées de la démarche cognitive animale et humaine. L’évolution des espèces nous a tous, animaux humains et non humains, bâtis de telle sorte que nous nous préoccupons de savoir ce qui habite la tête d’autrui. Pas toujours et pas autant qu’il le faudrait. Mais nous ne saurions vivre sans cela, au risque de nous retrouver autistes, et donc privés d’autonomie. C’est cette théorie de l’esprit qui fait découvrir l’altérité, qui amène à voir, en compétition avec le nécessaire (et biologiquement déterminé) égoïsme, que cet Autre qui nous paraissait simple objet de notre désir de possession a, comme nous, un univers mental qui le rend non seulement sensible à la souffrance, mais qui lui fait nécessairement habiter un univers chargé de sens. De ce point de vue, l’Autre est comme nous. » (p. 411)

« L’animal est-il une personne ? », Yves Christen,(Flammarion, 2009)

Un texte de Florence Burgat

Voici une note rédigée par Florence Burgat (philosophe chargée de recherche à l’INRA- voir aussi son intervention sur France Culture le 03/04/09),  à l’occasion  de la journée mondiale des animaux, le 04 octobre. Ces  journées mondiales qui saturent les média  sont, par accumulation et surenchère, la négation même de ce qu’elles prétendent promouvoir, aussi n’est-ce là vraiment pas l’objet de ce billet. Il m’est toujours difficile de trouver les mots justes en matière d’éthique animale. Ce texte, sensiblement clair et direct,  expose la situation des animaux comme de voudrais le faire. Aussi ne puis-je que me mettre dans les pas de Florence Burgat… (en surlignant certains passages).

***

"Une journée par an. Non pas pour nous souvenir de la manière dont l’humanité a, durant des siècles, traité les animaux, et se demander comment cela a pu être possible. Mais une journée par an pour parler de ce qu’ils subissent tous les jours, sans répit, partout dans le monde et depuis toujours. Quand les choses vont-elles enfin changer ?

"Deux choses ont changé dans l’histoire sombre des animaux.

"La première chose, c’est qu’on n’a jamais autant tué d’animaux qu’aujourd’hui, on n’en a jamais autant exploités. Jamais la condition des animaux n’a été aussi dure. Ce sont par milliards qu’ils sont enfermés dans les bâtiments d’élevage, abattus à la chaîne, tués par balle, par poison ou par piège à la chasse, pêchés, capturés pour leur fourrure ou leur « exotisme », utilisés dans les laboratoires, dressés et mutilés dans les cirques, abrutis de solitude dans les zoos…

"L’urgence grandit. Car nous avons désormais les moyens scientifiques et techniques d’obtenir d’eux toujours plus : plus de viande, plus de lait, plus de connaissances scientifiques, plus de tout… Le monde animal est exténué. L’homme est en passe d’éradiquer les derniers animaux libres, au profit d’un stock à gérer apte à répondre à tous nos besoins, y compris les plus futiles. Le fait est là.

"La seconde chose, c’est qu’un mouvement mondial de protection et de défense des droits des animaux s’est levé, structuré, amplifié. Il veille, informe, dépense toute l’énergie possible pour dissiper l’indifférence ou l’inconscience de gens qui, pour la plupart, n’ont aucune idée de ce à quoi ils participent par des achats qui semblent bien anodins : du jambon, un yaourt, une paire de chaussures, un rouge à lèvres.

"Quand les choses vont-elles enfin changer ? Souvent, nous déplorons notre impuissance en apprenant que se passent dans le monde des tortures d’humains, des crimes, des enfermements…

"S’agissant des souffrances endurées par les animaux, il ne tient qu’à nous d’y mettre fin : en nous informant et en nous abstenant d’acheter les produits issus de l’exploitation animale. Nous avons pratiquement chaque fois le choix. L’alternative nous est quasiment toujours offerte. Cessons de marcher tête baissée, aveugles et sourds à ce qui – il est vrai – est caché, afin que nul ne voie ni n’entende."

Florence Burgat (source Evana)

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Florence Burgat, auteure de nombreux ouvrages sur la question animale, est en outre coresponsable de la toute nouvelle Revue semestrielle de droit animalier (à consulter intégralement en pdf) dans le cadre de la Faculté de Droit et des Sciences Economiques de Limoges. Dans ce premier numéro (1/2009), elle signe un excellent article de réflexion sur l’expérimentation animale, dont je vous recommande la lecture (pp. 193-202).

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer sur France Culture

La présence de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer ce lundi sur France Culture, dans l’émission Continent Sciences, présente l’opportunité, pour ceux qui ne sont pas familiers du sujet – ou s’en méfient – de prendre connaissance des bases philosophiques de l’éthique animale. Pendant quarante minutes, le philosophe français résume la première partie de son  livre Ethique Animale, qui retrace la genèse de cette discipline dans l’histoire de la philosophie. Il rappelle à cette occasion que, depuis l’Antiquité (notamment via les Épicuriens), ce questionnement relatif au statut moral des animaux donne lieu à une multiplicité de points de vue, qui sont les angles d’analyse d’une discipline ouverte et plurielle. Il s’agit donc d’une démarche rationnelle et critique, aspects trop souvent ignorée par ceux qui tentent de semer le discrédit en faisant l’amalgame avec une forme de fondamentalisme. Comme tout autre domaine de la philosophie morale, l’éthique animale tend à formuler un questionnement et à produire des éléments de réflexion. Il importe que les idées circulent et se rencontrent. La seule unité de l’éthique animale, si tant est qu’elle existe, est de s’opposer à une norme qui banalise l’exploitation des animaux (êtres sensibles) en les assimilant à des objets, à des « biens de consommation courante».

Avec la même clarté que celle dont il fait preuve dans son livre, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (qui est également professeur de philosophie dans une école de vétérinaires au Canada) expose les grandes lignes de ce questionnement qui, depuis deux siècles, se développe surtout dans les pays anglo-saxons (sous l’impulsion de l’utilitarisme de Bentham, Mill et actuellement Peter Singer). Que vous soyez ou non végétariens – le fait de consommer de la viande n’est pas incompatible avec une réflexion morale – je vous conseille vivement cette émission, laquelle met accessoirement en évidence à quelles manipulations et confusions peut recourir, pour se protéger, une pensée dominante. Il va de soi que les préoccupations de cet ordre s’intègrent dans une éthique plus générale, qui prend évidemment en compte toute la société. L’éthique animale présuppose une éthique du vivant, et n’exclut en rien (préjugé courant) le souci des hommes.

Enfin, c’est l’occasion de vous présenter le tout nouveau blog d’une jeune philosophe française, Pour une éthique animale, qui se propose, à cet égard, d’approfondir et de clarifier sa propre démarche morale.

Continent Sciences : La question de l’éthique animale

(émission diffusée le lundi 13 juillet 09)

Autres billets sur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer.

"Nouvelle" législation européenne sur l’abattage

Lorsque la Commission européenne s’intéresse au bien-être animal, c’est en général dans le sens d’un conservatisme qui fait douter de son utilité. Il y a quelques mois, il s’agissait pour elle d’entériner les pratiques abusives et indéfendables de l’expérimentation animale. A présent, elle s’intéresse de plus près à l’abattage, c’est-à-dire que, sous-couvert de quelques légères modifications cosmétiques, elle s’assure que rien ne change.

Rapide survol des différents points de la loi :

l’abattage rituel continue à faire l’objet d’une exception, intolérable quand on sait le surcroît de souffrance qu’il représente pour l’animal : pas d’étourdissement préalable obligatoire et emploi du box de rotation (le bœuf est placé dans une machine qui le retourne complètement, en pleine conscience, avant égorgement – voir les images dans Earthlings). De plus, la viande obtenue de cette façon n’est pas exclusivement destinée au marché religieux. Sa provenance ne doit pas être mentionnée sur l’emballage.

-  Alors même qu’il fait l’objet d’un rapport critique de la part des scientifiques de la Commission, le système d’abattage des poules sera maintenu jusqu’en 2017 (elles sont suspendues vivantes par les pattes à des crochets métalliques, la tête en bas, elles passent dans un bain d’eau électrifiée censé les étourdir avant d’être égorgées mécaniquement).

- Également mises en cause par les scientifiques, les méthodes d’abattage des poissons ne seront pas discutées avant 2018. (Faut-il le rappeler ? Contrairement à ce que l’on croit, les poissons sont extrêmement sensibles à la douleur. Leur aspect primitif  tend erronément à faire croire qu’ils ne ressentent rien.)

- Pour la fourrure, il est admis que renards et chinchillas soient tués par électrocution anale.

-  Reste la grande nouveauté (à partir de 2013!) : la présence obligatoire d’un inspecteur pour le bien-être animal dans les grands abattoirs. Les petits abattoirs sont exemptés.

Source : Gaïa

Notes : – la filière bio garantit peut-être un meilleur traitement lors de la durée (courte) de vie, mais tous les animaux sont abattus à la même enseigne.

- même si le prélèvement du lait et des oeufs n’induit pas directement la mort de l’animal, en réalité il constitue une forme d’exploitation violente, entièrement intégrée au circuit de la viande (quand un animal n’est plus suffisamment productif, il est directement conduit à l’abattoir.)

Je ne vois pas comment je pourrais digérer de l’agonie. Marguerite Yourcenar

Le point sur l’expérimentation animale

Thème difficile, presque tabou, l’expérimentation animale faisait récemment l’objet d’un débat sur France Culture. Comme toujours, même si je me propose ici d’en exposer les lignes principales, je vous renvoie à l’émission que l’on peut encore écouter pendant quelques semaines sur le site de la chaîne. Il se passe là quelque chose d’essentiel dans la mesure où, pour des raisons évidentes, l’expérimentation animale est aussi largement pratiquée que volontairement tenue dans l’ombre (les laboratoires ont droit au secret – voir fin de cet article). Les quelques douze millions d’animaux sacrifiés chaque année (chiffre impressionnant, mais toujours inférieur à celui de l’industrie de la viande) font l’objet d’un consensus tacite selon lequel l’expérimentation serait un mal  nécessaire, indispensable au progrès. Engagée entre divers scientifiques ( Bernard Calvino, professeur de neurophysiologie; Yves Christen, biologiste; Pierre le Neindre, docteur en éthologie) et une philosophe (Florence Burgat,  philosophe, chercheur à l’INRA), la discussion a ceci d’exceptionnel qu’elle réunit les personnes directement concernées, engagées dans ces pratiques,  disposées à défendre leur travail. L’intérêt est d’autant plus grand que sur ces questions, les défenseurs des animaux étant trop souvent seuls à prendre position, ils finissent, pour se faire entendre, à franchir les limites de la légalité, se heurtent au mur de la loi et de la répression, sans jamais rencontrer d’interlocuteur disposé à entamer un réel dialogue sur la validité morale de la vivisection.

Fondateur de la médecine expérimentale, Claude Bernard (1813-1878) justifie en ces termes l’expérimentation animale :

« Je pense qu’on a ce droit d’une manière entière et absolue. Il serait bien étrange, en effet, qu’on reconnût que l’homme a le droit de se servir des animaux pour tous les usages de la vie, pour ses services domestiques, pour son alimentation, et qu’on lui défendît de s’en servir pour s’instruire dans une des sciences les plus utiles à l’humanité ».

Difficile de lui donner tort, même après cent cinquante ans. L’exploitation de l’animal par l’homme est d’une telle ampleur et à ce point généralisée qu’il serait presque dérisoire de la remettre en cause là où, précisément, elle semble rencontrer une forme de justification morale : sauver des vies.

Problèmes :

- 80% de l’expérimentation, loin de servir le noble idéal de "sauver des vies" , concerne en réalité l’industrie, dont le domaine d’application est infini et nettement moins moral: alimentation, cosmétiques, produits ménagers. Pour ce qui est de la médecine, là encore, il faut reconnaître que les compagnies pharmaceutiques se soucient avant tout de leur bénéfice économique:  les domaines de recherche les plus exploités ne sont pas forcément les plus vitaux : antidépresseurs et médicaments pour maigrir en première ligne. Drogues, tabac, alcool, viagra, et autres remèdes aux inconforts humains  motivent d’innombrables tests dans une quête effrénée de substances miracle parfois elles-mêmes responsables de nouvelles assuétudes.

- la pertinence du modèle animal dans le cadre de la recherche n’est ni absolue ni quantifiable. On est quasiment face à une aporie : si la continuité entre l’homme et  l’animal est absolue, de quel droit peut-on disposer de lui ? en vertu de la supériorité intellectuelle (problème des cas limites : les handicapés) ? ou bien, parce que l’animal ne peut tout simplement pas s’opposer ? – les voies de la douleur sont communes aux uns comme aux autres, et le fait que les animaux ne disposent pas des outils cognitifs pour mettre la douleur à distance ne les rend que plus vulnérables à celle-ci. Pire, malgré cette proximité dans la douleur, il n’en n’est pas moins vrai que physiologiquement l’homme et l’animal peuvent être radicalement différents (un exemple : le chocolat est un poison pour le chien). D’où le manque de fiabilité de ces tests. D’où la nécessité d’essais… sur les hommes eux-mêmes. D’où les multiples scandales de médicaments toxiques. Ce côté fatalement expérimental, à une telle échelle de souffrance, dans un tel vague, est-il acceptable ?

- les alternatives ? c’est là que tout se joue en fin de compte : certaines existent déjà, d’autres sont possibles. Le cadre légal de l’expérimentation dispense les laboratoires publics ou privés de les développer.  C’est seulement lorsqu’ils sont contraints par une interdiction doublée d’une échéance qu’ils se révèlent capables d’imaginer d’autres façons de tester (cf mise en place actuelle d’une directive européenne mettant fin à l’expérimentation pour les produits cosmétiques). Il ne faut donc pas dire : les tests sont nécessaires, on n’a pas le choix, mais au contraire, il faut exiger d’urgence le développement de tests cliniques (in vitro).

Pour en revenir au débat proprement dit, voici ce que j’en ai retiré :

- les scientifiques se retranchent volontiers derrière la loi – si la loi l’autorise, je n’ai pas de problème de conscience. Cet axiome est intéressant, de mon point de vue, car il reflète plus loin celui, inconscient,  du consommateur - si je peux l’acheter, c’est éthique. Bien sûr on sait que la réalité est tout autre (fruits et légumes d’Espagne produits dans un système anti-écologique quasi-esclavagiste, culture des bananes,  biocarburants,  vêtements fabriqués par les enfants, etc). La loi est une fabrication humaine, temporaire, elle n’a rien d’éthique, visant tout au plus la bonne entente, la conservation de la société.

- ensuite, les scientifiques soulignent qu’aucun acte n’est purement moral, en d’autres termes, quoiqu’on fasse, on fait toujours du mal. L’ambiguïté morale comme argument en faveur de l’expérimentation, voilà qui est rassurant! (Que dirait Kant là-dessus ?)

- enfin, et c’est ce qui me semble le plus cohérent, c’est un anthropocentrisme assumé qui les conduit à tenir la vie humaine comme valeur absolue, plus précieuse que les millions de vies animales qu’il faut lui sacrifier. (Note personnelle : dans ce domaine particulier, car quand il s’agit de payer ses impôts, de poser un acte social voire de renoncer à une partie de son confort personnel pour le bien du plus grand nombre, ce bel humanisme disparaît aussitôt.)

- paradoxalement, ils tiennent tous à rendre un hommage appuyé aux animaux qui "collaborent". Yves Christen n’hésite pas à prononcer le terme de "contrat" entre l’homme et l’animal, semblable à celui, implicite, qui régit les rapports entre l’homme et l’enfant. En guise de reconnaissance, ils se proposent de glorifier l’animal, de le respecter au plus haut point. Florence Burgat, philosophe à l’INRA, leur fait tout de même remarquer que ces belles paroles semblent démenties par une réalité de maltraitance, animaux sur la paillasse, souffrances indicibles, humour lugubre et indécent entre scientifiques (elle cite l’exemple de dessins humoristiques expliquant l’utilisation de plaques chauffantes et refroidissantes sur les rats). Pour ma part, je n’ai jamais entendu que mépris vis-à-vis des animaux de laboratoires (sauf quand il s’agit des grands singes et, à la limite, des chiens et des chats plus proches de nous…). Il faut savoir que ces animaux sont véritablement "produits", mis au monde industriellement exclusivement pour cet usage. Du reste, Bernard Calvino se trahit qui, dans son discours, ne nomme jamais le rat, le chien, le chat, employant la périphrase "modèle animal" : un déni psychologique exlicite.

Le débat ne fait pas état des multiples abus, dénoncés au fil des années, qui surviennent forcément dans ce cadre, et dont le laboratoire Huntingdon est un des plus sombres exemples (sévices sur les animaux commis par un personnel recruté parmi les délinquants, repris de justice; infractions au règlement, etc). Faut-il s’étonner, du reste, que de tels lieux attirent les déviants ?

Enfin, pour clore ce billet sur une note pessimiste, je signale que la directive européenne révisée ce 31 mars n’améliore en rien le sort des animaux. En substance :

La nouvelle directive va ainsi permettre :
• l’utilisation accrue des primates capturés dans la nature, un recul par rapport à la protection des grands singes qui pourront à nouveau être expérimentés
• les expériences provoquant des souffrances sévères et prolongées
• l’utilisation répétée du même animal
• que des primates, des chats et des chiens soient utilisés dans des expériences
• de se passer d’un agrément officiel, dans la majorité des cas, pour autoriser les expériences et les souffrances induites
• de conserver le secret sur les expériences en n’informant pas le public.

[Source One Voice - Expérimentation animale, révision de la législation européenne.]

Arrivé là, que peut-on faire ? Tant que le Parlement Européen  préfère suivre les injonctions des lobbies industriels plutôt que la voix des ses citoyens, en majorité hostile à l’expérimentation, en particulier en ce qu’elle ne concerne pas uniquement la recherche médicale, il importe d’orienter ses choix de consommateurs (souvent, d’ailleurs, associés à un souci social et écologique). Ce sont:

-  les médicaments génériques ( refus de la surmédication)

- des produits ménagers écologiques certifiés (la mention "non testés" doit figurer sur l’étiquette)

- des cosmétiques non-testés

- de façon générale, opter pour le minimum de produits ménagers, lesquels sont surtout des produits de marketing… Lire les étiquettes, les petits caractères! S’informer : la vague médiatique verte incite les marques aux publicités mensongères, aux fausses prétentions. Le pseudo-bio en cosmétique ne garantit rien, puisqu’il n’y a encore aucune législation, aucune homogénéité dans une multiplicité de petits labels. Il vaut mieux se renseigner, vérifier la liste des ingrédients, les chartes propres à chaque marque, ou consulter la liste One Voice sur internet, qui n’est malheureusement pas exhaustive.

Cite de l’émission Science Publique sur France Culture : La recherche médicale peut-elle éviter de faire souffrir les animaux ?

Je regroupe désormais tous mes articles à ce sujet dans la catégorie Ethique animale, la liste des titres peut être consultée à l’index.

Ethique et art contemporain

Un sujet que j’aurais préféré ne pas évoquer ici, pour ne pas jouer le jeu du scandale, et parce que cela m’attriste, que cela m’écœure. En parler revient à nourrir des discours vains sur la cruauté et  à gloser sur des comportements  somme toute exceptionnels, hors norme – et par conséquent d’une seule voix condamnés. L’article du Monde qui m’a révélé cette histoire choquante m’a mise en colère pour une autre raison : le journaliste s’y montre à ce point naïf et mal informé, qu’il finit par faire de grossiers amalgames, mélangeant critiques et idéologies, valeur artistique et valeur marchande, traumatisme personnel et sadisme (je sais, cette énumération est incohérente mais elle reflète très exactement le contenu de l’article). Enfin je veux pas en dire plus, c’était dans le Monde, c’était inepte. Aujourd’hui, en ouvrant le blog de Libération 24 heures philo, je découvre, par hasard sur le même sujet, un billet de François Noudelmann (qui anime également Les vendredis de la philosophie sur France Culture, émission hautement recommandable). Et vraiment je suis éblouie. En quelques paragraphes d’une clarté irréprochable, le philosophe parvient à démonter toute l’entreprise, et plus loin cette tendance  qui consiste  à confondre art et provocation, engagement authentique et autopromotion. C’est-à-dire à croire sans discernement tout ce qu’une personne médiatique peut proférer  pour attirer l’attention .

Les faits. Adel Abdessemed, artiste français apparemment bien vu / bien coté, monte une exposition de vidéos où on peut le voir mettre à mort une série d’animaux (chien, cheval, chèvre, faon..) à coups de masse. Comme il se doit, les associations de protection des animaux portent plainte, en vain : le sacrifice s’est fait dans le bon droit, en toute légalité, au Mexique, pays où cette pratique est apparemment autorisée. Le scandale mousse comme il se doit et les salles d’exposition se remplissent. Ah oui, j’oubliais  :  par son carnage,  Adel Abdessemed veut dénoncer l’hypocrisie des mangeurs de viande qui ne veulent pas mettre le nez dans les abattoirs. Pour autant, l’artiste n’est ni un défenseur des animaux (on s’en réjouit) ni même végétarien. Trop facile. Quant à sa démarche, c’est un mélange assez régressif entre tartuferie et loi du talion. Surtout : les victimes le sont doublement.

Passons à ce qui m’intéresse vraiment : l’éthique. Voici quelques extraits du papier de François Noudelmann, dont je vous conseille vivement la lecture complète.

"L’histoire de l’art est faite de provocations fécondes. Mais la provocation "morale" est un genre moins esthétique que social et ses ressorts ne se limitent pas à la transgression des codes. Très souvent l’immoral n’est que l’envers de la morale : la défense de meilleures valeurs s’y cache sous couvert d’anticonformisme. La provocation morale en art recèle trop souvent la moraline. Et surtout elle se contente du premier degré de la réaction, recherchant la "bonne mauvaise conscience" des choqués.

"Si l’artiste avait eu un peu de courage, il serait allé dans les abattoirs, il aurait forcé les lieux interdits au public et aux caméras. Mais non, prudent, il est allé au Mexique où la loi autorise l’abattage à demeure, ce qui permet au filmeur d’échapper à tout procès. Un artiste, à ce compte-là, pourra exhiber dans les musées européens l’excision d’une petite fille en Afrique de l’Ouest, pour le plaisir et l’effroi du spectateur occidental. Certes l’art contemporain, après des décennies d’abstraction et d’intellectualité, a réinvesti le pathos. Mais l’affect a des complexités, des subtilités qu’ignore ce rapport immédiat à la chose."

(…)

"Le spectacle de la peine de mort donnait autrefois de telles émotions. Le généreux Camus croyait favoriser son abolition en obligeant les défenseurs de la guillotine à assister à cette abomination. Le moraliste ignorait qu’elle attire les foules et il fallait un psychanalyste tel que Lacan pour observer qu’un meurtre commis par un individu lève un interdit et appelle une répétition. Il expliquait ainsi que le crime des sœurs Papin, accompagné de cruautés, avait suscité une forte émotion collective moins par son horreur que par le déclenchement d’un désir de mort partagé par tous et incarné par l’institution judiciaire."

L’art au marteau : un coup de massue pour les animaux, François Noudelman.

Ni voir ni savoir

Le titre de ce billet, ni voir ni savoir, c’est à moi-même que je l’adresse en premier lieu. Impossible de regarder, difficile d’entendre les bruits, le texte, enfin j’avoue que je vais essayer de décrire un documentaire que j’ai subi, en grande partie, les yeux détournés de l’écran. Pourquoi regarder cela, ces choses lues et relues jour après jour, pourquoi me les mettre en tête,  les graver dans ma mémoire visuelle jusqu’à la nausée ? Une idée simple, sans doute fausse, mais obstinée, que, pour être en droit d’en parler, d’attirer l’attention, je dois passer par là. Cela se résume à une alternative : être une végétarienne discrète et tranquille, ne pas faire de vagues, se taire voire s’excuser quand on dérange l’ordonnance des repas, ou bien prendre conscience que le fait de ne pas consommer de viande est encore très loin du compte, à la limite,  inutile, qu’il faut encore s’informer, pousser plus loin les questions et l’investissement personnel. Aussi perturbant qu’il soit, le documentaire Earthlings me pose directement une question : qu’est-ce que tu peux faire, toi, à ta petite échelle insignifiante, pour réagir contre ça ?

D’abord l’explicitation du titre : earthlings signifie terriens. Une brève introduction trace les grandes lignes du spécisme (déjà évoquées ici) : "Le spécisme est à l’espèce ce que le racisme et le sexisme sont respectivement à la race et au sexe : la volonté de ne pas prendre en compte (ou de moins prendre en compte) les intérêts de certains au bénéfice d’autres, en prétextant des différences réelles ou imaginaires mais toujours dépourvues de lien logique avec ce qu’elles sont censées justifier. En pratique, le spécisme est l’idéologie qui justifie et impose l’exploitation et l’utilisation des animaux par les humains de manières qui ne seraient pas acceptées si les victimes étaient humaines." (définition empruntée aux Cahiers Antispécistes). Ici, le documentaire , sur base d’une célèbre citation d’Isaac Bashevis Singer, dresse un parallèle, (voir aussi Un éternel Treblinka, de Charles Patterson), entre élevage industriel et camps de concentration ; autant dire que même au sein des groupes de D.A., cette vision extrême (et surtout très politiquement incorrecte) ne fait pas l’unanimité. Sans rentrer dans le débat, je note néanmoins que l’analogie se fonde sur la parole même des survivants, pour la plupart devenus végétariens après la Shoah, et d’autre part qu’elle a le mérite d’évacuer une fois pour toutes cette abominable rumeur sur le soi-disant végétarisme d’Hitler, pur produit de la propagande nazie,  d’une inexplicable longévité. Ceci dit, il vrai que l’un et l’autre ne sont pas comparables, à la fois qualitativement et quantitativement, dans la mesure où tuer un animal reste "moralement" acceptable (comprendre ici morale comme justification d’un état de faits), et que le chiffre des animaux tués-torturés se mesure en… milliard de milliards… La colère soulevée par cette comparaison met en évidence un point sensible dans la critique de l’antispécisme : reconnaître des droits moraux aux animaux reviendrait à remettre en question la primauté morale de l’humanité (thèse de Luc Ferry et co.). Pourquoi l’humanité devrait-elle se définir par un droit de vie et de mort sur les autres êtres vivants ? La puissance ne vient-elle pas avec un surcroît de responsabilité ? En d’autre termes, l’être humain n’a-t-il pas avant tout le devoir de protéger les animaux qu’il domine, plutôt que de les utiliser, de les objectiver ?

En ce qui concerne le noyau central d’Earthlings, je serai aussi brève que possible : le documentaire peut être visionné librement sur internet, et, pour ma part, je ne désire pas me lancer dans une cruelle énumération de scènes violentes. La démonstration se divise en cinq chapitres : 1/ animaux de compagnie (comment ils sont fabriqués, commercialisés, consommés, surproduits, abandonnés, euthanasiés ou gazés, lorsque leur nombre excède la capacité d’accueil des refuges) : 2/ élevage et abattage (comment ils sont produits, marqués, mutilés, médicamentés, entreposés, transportés et abattus dans une chaîne de souffrance banalisée et légale), pêche (c’est à tort que l’on pense que les poissons souffrent moins que les mammifères : en réalité, leur système nerveux est encore plus sensible que ceux des autres espèces); 3/ vêtements (où l’on apprend que le cuir bon marché provient de vaches exportées d’Inde – où leur exploitation est interdite – dans des conditions inimaginables. Oui toutes ces chaussures, ceintures et vestes vendues à bas prix ne sont même pas un sous-produit de notre industrie carnée!), fourrures (aucune loi pour réguler l’abattage de ces animaux-là. Résultat : des méthodes bon-marché excessivement barbares); 4/ divertissement (rodéos, corridas, cirques et chasse); 5/ science (où comment la croyance aberrante que le corps des animaux va réagir à la maladie et aux traitements comme un corps humain  justifie des séances de torture inimaginables, sans anesthésie, parfois même complètement futiles, voire immorales comme tout ce qui relève de l’expérimentation militaire). Tout ceci est loin d’être exhaustif… De nombreuses séquences ont été filmées en caméra cachée, méthode discutable et, à voir le résultat, nécessaire. On ne peut pas continuer à cacher cette face-là du monde, et à rendre l’humanité entière complice de crimes qu’elle désapprouverait sans aucun doute si elle les avait sous les yeux. Il faut trouver le courage de voir cela, que l’on soit d’accord ou non avec la position antispéciste qu’il sous-tend.

D’un point de vue critique, ai-je quelque chose à dire contre ce documentaire? On peut facilement mettre en doute mon objectivité, autant que celle des auteurs du travail. Tous des végétariens! Texte lu par Joachim Phoenix, musique de Moby… le gratin vegan américain ! Sur internet, un spectateur dégoûté prétend que ce travail ne convaincra personne, à cause de sa trop grande violence et du fait qu’il ne s’équilibre pas d’un discours sur "tout ce que l’homme fait de bien pour les animaux". Sur la violence, je ne me prononce pas : c’est certainement une façon monstrueuse de prendre connaissance de l’exploitation animale, mais n’est-elle pas la seule efficace ? Qui va lire les livres, les articles, les rapports ? Ça prend du temps, c’est fastidieux… Voilà comment on communique aujourd’hui, on montre, on envoie le sang, les preuves matérielles et visuelles! Concernant le deuxième reproche, eh bien s’il fallait montrer "ces choses positives" (la D.A.), on verrait une petite minorité d’activistes tenter de contrer la grosse majorité de personnes qui, sous prétexte de s’occuper avant tout du bien être de l’humanité, veille en premier lieu à ses intérêts économiques. Pour un animal sauvé, combien finissent saignés, battus, mutilés, éviscérés, gazés ? Non, mon reproche vis-à-vis de Earthlings vise le manque d’informations sur les alternatives. Je sais que beaucoup croient encore que tout cela est nécessaire, pour la science, la santé,… Plus du tout!  Si l’homme, il y a bien longtemps, a eu besoin de chasser pour se nourrir, aujourd’hui on s’alimente mieux en ne consommant pas de viande. Pour la science aussi, les alternatives existent et méritent qu’on leur consacre l’énergie qui se perd, actuellement, à produire des animaux de laboratoire. Ce sont les tests dits "cliniques", rendus obligatoires en Europe pour la production de cosmétiques. Ironiquement, l’exploitation massive des animaux se retourne bel et bien contre l’homme : maladies, pollution, épidémies…  Par contre, j’apprécie que le documentaire ne fasse pas de distinction entre cruauté extrême, inacceptable (chasse à la baleine, dauphins, corridas, fourrure) et cruauté ordinaire, banale, acceptée (viande et vêtements). Car ce n’est pas l’une ou l’autre défaillance particulière qu’il faut dénoncer, mais un système d’exploitation. N’y a-t-il pas une disproportion monstrueuse entre le plaisir et le confort que nous procure l’exploitation des animaux, et l’ampleur de leur souffrance ? Ni voir ni savoir, c’est déjà  inconsciemment refuser cette barbarie.

A voir sur internet : Earthlings, Shaun Monson (2005)

Merci à Belitapol d’avoir attiré mon attention sur ce film.

Une vérité qui dérange… encore plus…

D’un côté : la viande ; de l’autre : l’animal. Entre les deux : un vide. Croire qu’un abattage dit "humain" est, sinon effectif, du moins possible, normalise la consommation de la viande. Souscrire à une viande sans souffrance.

Lire le rapport de One Voice sur l’abattage des animaux (lien), résultat d’une enquête menée pendant un an, dans des abattoirs conformes à la législation.

Je sais d’avance que vous n’allez pas même cliquer sur le lien. Pourquoi ? Pour laisser ce vide sanitaire entre l’animal et la viande, ce vide salutaire. Moi aussi j’ai la main qui tremble quand je découvre ces informations. S’il est difficile, pour moi, de lire certaines vérités, refuser de savoir m’est encore plus insupportable.

Constater que bien souvent, les protéines végétales coûtent plus cher que la viande. Dix euros le kilo pour le tofu contre quelques six euros pour la viande. Pourquoi ? Les subventions. Qui entretiennent une industrie polluante, une aberration économique, écologique et nutritionnelle. Des exploitations, qui, pour être rentables, doivent fonctionner à plein régime. Un abattage à la chaîne matériellement incompatible avec un abattage "humain". Surtout ne pas s’imaginer que les hommes et les femmes qui travaillent dans ces abattoirs ne soient pas profondément affectés par leur tâche. Ne pas croire qu’il existe des abattoirs particuliers pour la  filière biologique : à la fin, tous les animaux se retrouvent. Et souffrent. S’ils n’ont pas notre "intelligence", leur système nerveux est souvent bien plus développé que le nôtre.

Extrait:

"En septembre 2008, la Commission Européenne a annoncé que les méthodes d’étourdissement dont les inconvénients pour les animaux sont reconnus et / ou que les scientifiques considèrent comme pénibles pour les animaux continueront d’être utilisées en raison de l’absence d’alternatives pratiques dans les conditions commerciales."

Derrière les portes des abattoirs de France…

A voir : Notre pain quotidien, de Nikolaus Geyrhalter

et We feed the world, de Erwin Wagenhofer

Ethique animale (suite)

Dans le prolongement de mon précédent billet au sujet de l’éthique animale, je me permets de reproduire quelques extraits d’une interview de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer réalisée par Le Monde.

Comment expliquez-vous le retard de la réflexion française – que vous dénoncez – en comparaison des pays anglosaxons dans le domaine de l’éthique animale ?

Il y a d’abord l’influence de l’humanisme qui structure notre société depuis Descartes, et qui introduit une stricte hiérarchie : l’homme est placé au centre et le reste autour. Il conduit à se persuader que si jamais nous donnions trop de considération morale aux animaux, en leur accordant des droits ou en augmentant nos devoirs vis-à-vis d’eux, nous nous abaisserions, nous tomberions de notre piédestal selon un principe de vases communicants. En fait, nous répondons aux injonctions chrétiennes, comme se rendre maître et possesseur de la nature, instrumentaliser les animaux à notre service. Nous avons longtemps pensé avoir la permission divine pour cela.

(…)

Quand vous interrogez sur le rapport à l’animal quelqu’un comme Luc Ferry ou même Elisabeth de Fontenay, vous obtenez de grands discours sur Aristote, Descartes, Hegel, l’existentialisme, la Bible… C’est une tendance française de répondre à une question d’éthique qui s’inscrit dans la vie quotidienne par un catalogue d’auteurs. Les intellectuels français sont toujours dans l’éloge de l’abstraction et le mépris du concret. Or l’éthique animale ne relève pas d’une métaphysique de haut vol, mais interroge concrètement sur la façon dont nous traitons les animaux : est-ce juste ou pas ? Et que devrions-nous changer ?

(…)

Dans leurs cours de philosophie, les Anglo-Saxons sont plus pragmatiques, ce qui leur permet de toucher les gens. Le livre de Peter Singer, La Libération animale, traduit de l’anglais en 1993 et publié par Grasset, a été tiré à 500 000 exemplaires. Il peut être lu par tout le monde.Actuellement professeur de bioéthique à Princeton, ainsi qu’à Melbourne, Peter Singer est un des fondateurs de la réflexion moderne sur la condition animale. Ce philosophe d’origine australienne a fait ses études à Oxford, où il a écrit Animal Liberation en 1975. Je lui ai demandé de préfacer mon livre, car je partage l’essentiel de ses convictions. C’est un utilitariste.

Quels sont les principes de cet utilitarisme ?

Ce courant, en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle, affirme qu’un comportement est moralement acceptable si, et seulement s’il aboutit à de bonnes conséquences, a des effets utiles. Selon ce principe, certains philosophes britanniques comme Jeremy Bentham sont parvenus à se dégager du préjugé qui veut que le cas de l’homme soit incommensurablement incomparable, et se sont ainsi demandé en quoi le fait que l’animal soit moins intelligent rend acceptable de le faire souffrir.

Peter Singer est dans cette veine. Pour lui, il faut appliquer une égalité de considération d’intérêt aux hommes comme aux animaux. Or, quel est notre intérêt commun ? Ne pas souffrir. Singer pense que la vie de l’homme vaut plus que celle de l’animal dans la mesure où le premier est capable de faire des projets. Donc, si vous tuez un homme, vous supprimez en même temps les desseins qu’il ne pourra jamais réaliser. Les singes,même s’ils sont très intelligents, ne mènent pas de programmes politiques. Certains militants considèrent à l’inverse que l’homme vaut moins que l’animal car sa capacité de nuire est supérieure.

(…)

Le grand public n’entre pas dans les porcheries, ni dans les poulaillers industriels. Est-ce qu’il continuerait de consommer de la même façon, s’il savait ce qui s’y passe ? En ne donnant pas accès au monde animal dans son cadre – derrière les portes closes des laboratoires, des élevages industriels –, on l’exclut de la sympathie humaine. Nous devrions pouvoir nous déterminer en connaissance de cause. Nous votons aussi avec notre porte-monnaie. Nous faisons preuve de schizophrénie, nous sommes capables intellectuellement de reconnaître beaucoup de choses et de faire preuve de compassion, mais pas de traduire nos conclusions en actes.

(…)

D’une façon générale, quel est le panorama des mouvements de défense de la faune ?

Il existe de plus en plus d’organisations, mais elles sont très divisées. Entre les deux courants militants principaux – les " welfaristes ", autrement dit les réformistes qui désirent améliorer le bien-être animal, et les abolitionnistes qui veulent en supprimer toute exploitation –, c’est un peu la guerre.

Les seconds voient dans les premiers les responsables de la perpétuation de la situation, puisqu’ils permettent une exploitation adoucie, donc tolérable. Les abolitionnistes mettent en avant le parallèle entre la situation actuelle et la traite des Noirs.

Cette analogie avec l’esclavage vous paraît-elle judicieuse ?

Elle correspond à un fait historique, ce qui ne rend pas l’argument pertinent pour autant. Au temps de la traite des esclaves, les exploitants argumentaient selon la même rhétorique que les industriels de l’élevage aujourd’hui : "C’est mieux pour eux, car dans la nature, dans la jungle africaine, leur situation serait pire."

Les mêmes outils sont utilisés : esclaves et bétail parqués avec la même rationalité, les mêmes chaînes, le même procédé de marquage. Mais que faire de cet indéniable parallèle historique ? Au plan philosophique, il faut passer du fait à la valeur, de ce qui est à ce qui doit être. Ceux qui pensent obtenir la fin de l’exploitation animale parce que l’esclavage a été aboli se trompent.

Les Noirs étaient traités de la sorte précisément parce que les Blancs les considéraient comme des animaux. Or nous ne parviendrons jamais à établir que les animaux n’en sont pas… Il vaut mieux montrer la continuité entre les vivants et les responsabilités qu’elle implique.

(…)

Dans un monde idéal, quelles pourraient être nos relations ?

Pour moi, à défaut de grandes victoires radicales, il serait important de s’unir pour obtenir quatre ou cinq mesures importantes comme la fin de la corrida, de l’enfermement de bêtes sauvages dans les cirques et les zoos, de la maltraitance des animaux de compagnie… On devrait aussi inculquer le respect aux enfants, éviter les représentations de boeufs et de cochons souriants, réjouis d’être transformés en cornedbeef et en saucisses ! Voilà vers quoi devrait tendre un monde idéal.

L’article reste lisible sur le site du Monde pendant un temps limité…

La France est la lanterne rouge du bien-être animal, Le Monde, 05-09-08