Archive pour la Catégorie littérature

Toucher pour exister, un peu plus…

Publié dans cinéma, documentaire, interlude, littérature avec des tags, , , le mai 21, 2008 par krotchka

Le phénomène des docu-fiction atteint également le domaine de l’édition, avec son goût prononcé pour les témoignages saignants, les scandales, les révélations croustillantes, aussi proches de la littérature qu’un article de Voici ou de Paris-Match. Conséquence comique de cet engouement, la multiplication des fausses autobiographies. Quelques exemples au hasard. En 2004, c’est le scandale J. T. Leroy, auteur mystérieux d’un livre trash racontant une enfance à faire pâlir Dickens, auprès d’une mère junkie et prostituée. Après avoir suscité l’enthousiasme et inspiré au cinéma Le livre de Jérémie ( Asia Argento), la vérité éclate : l’écrivain écorché vif est en fait une femme toute tranquille dans la vie de laquelle le seul événement marquant serait l’opprobre publique, conséquence de son mensonge. Récemment, un autre film, également adapté d’une fausse histoire vraie, Survivre avec les loups, a démontré que le succès du récit était proportionnel à son invraisemblance, avalisé, bien sûr, par le sceau de la réalité. Dernièrement, le site rue89 publiait une supercherie supplémentaire qui, après avoir tiré les larmes du public, déchaîne à présent une haine équivalente. Et c’est cela, finalement, qui frappe le plus, cette violence réactive, ce besoin de brûler ce qu’on a adoré. Se débarrasserait-on aussi vite de Proust si on apprenait qu’il ne s’était pas longtemps couché de bonne heure ? De Van Gogh, s’il ne s’était pas authentiquement coupé l’oreille avant de peindre son fameux auto-portrait (à l’oreille coupée) ? La question mérite d’être posée, parce qu’elle renseigne sur les motivations réelles des éditeurs / producteurs, qui publient ces récits avant tout pour flatter le voyeurisme du public.

Photo : Le faussaire : Richard Gere incarne un écrivain tenté de tordre la réalité pour vendre son livre. En exergue : Pourquoi laisser la vérité gâcher une bonne histoire ?

Oses-tu voir une âme en incandescence ?

Publié dans littérature, poésie avec des tags, , , le mai 6, 2008 par krotchka

Nul ne peut circonscrire un Désespoir -

Comme sur une route d’Errance

Le Voyageur ne peut couvrir

Plus d’un Mille à la fois -

Inconscient de l’Etendue -

Inconscient que le Soleil

Se couchera pendant Sa marche -

Si précis que fût Tel

Pour évaluer la Douleur -

Quand la sienne - commence à peine -

Son ignorance - est l’Ange

Qui Le pilote tout du long -

Emily Dickinson (1830-1886), Une Ame en Incandescence, 33-477, traduction de Claire Malroux (José Corti, 1998).

Un cercle. La prose définit la circonférence. La poésie est le centre, le noyau, et le dehors : pour elle le cercle n’existe pas. Mieux que quiconque, Emily Dickinson incarne cette définition. Par sa réclusion obstinée, dans la maison familiale à Amherst, coin perdu dans le nulle part de l’Amérique. Son enfermement volontaire, annulant celui qu’elle aurait eu à subir en tant que femme dans un milieu puritain, est devenu sa délivrance. Libre de se déporter, l’imagination gagne en autonomie ce qu’elle perd en vécu. Elle reprend mots et concepts seulement pour les vider de leur signification et les investir d’un sens personnel. De ce séjour aux confins de l’esprit naît une conception du monde vive, critique et passionnée - incandescente.

La fièvre du dimanche soir

Publié dans cinéma, littérature, radio avec des tags, , , , le mai 4, 2008 par krotchka

Une des choses les plus insupportables avec la télévision, c’est l’allégeance relative à ses horaires. Le journal de 20h, la météo, le film déjà vu mille fois mais qu’on aimerait justement revoir, le documentaire à 23h15, on s’endort mais la vie des grenouilles herbivores dans la station spatiale Columbus semble irrésistiblement instructive, et voilà ! mine de rien on aménage son temps, on mange pendant, avant ou après - bref, on a rendez-vous avec sa télévision. Bien sûr, l’enregistrement reste une option envisageable, mais il implique une démarche relativement critique : l’intérêt pour le programme doit transcender le temps de sa diffusion. En dehors de son contexte, annonces, teasers, articles copiés-collés, a-t-on encore la moindre envie de le regarder ? Enfin, dans le meilleur et le pire des cas, la télévision est un espace de communion , une zone de confort affectif.

Pour ne pas se trouver dans une situation aussi existentiellement fausse , une seule solution : pas de télévision.

Oui - mais c’est sans connaître Le Masque et la Plume, émission phare de France Inter depuis plus de cinquante ans. Et là, en une fois, on retrouve tous les travers de l’addiction télévisuelle. Le dimanche soir, à l’approche de l’heure fatidique, 20h10 , on commence à se sentir tout joyeux. Imperceptiblement, on allume la radio un peu plus tôt, histoire de faire monter la tension, on se met à savourer - sans rien comprendre à son langage ésotérique - la météo marine, diffusée juste avant, comme un délicieux pré-générique. Quant au générique en tant que tel, une douce mélodie de Mendelssohn, c’est la madeleine de Proust multipliée par dix, ou autant de fois le chien de Pavlov : le coeur s’emballe, on salive, on fait des chut chut ça commence même si tout le monde se tait déjà - parce que oui, seul, c’est bien, mais c’est une émission à écouter ensemble, en société, avec une bonne bouteille de vin. Alors quoi ? Qu’est-ce que c’est ? Eh bien… presque rien : une poignée de journalistes et de critiques qui se retrouvent chaque semaine, pour débattre en public de l’actualité cinématographique, littéraire ou théâtrale. Pas de quoi fouetter sa téléréalité ! Sauf qu’une telle synergie, une telle bonne humeur communicative, c’est finalement assez rare… Menée par l’inénarrable Jérôme Garcin (aussi directeur culturel du Nouvel Observateur, et écrivain), cette joyeuse bande, entre deux bons mots et trois ou quatre private jokes de masque-et-plumivores , commente, intelligemment, se dispute, judicieusement, interpelle, donne envie de voir, de lire, de réfléchir. Chacun y va de son personnage, lyrique ou cassant, intello ou populo, touché ou blasé, mais jamais gratuit, jamais prévisible, et souvent très drôle. Il y a le Seul-contre-tous (c’est le critique des Inrock), la brute au coeur tendre, la féministe, le fier-à-bras qui n’a pas vu le film / lu le livre. C’est du spectacle dans le spectacle, du sérieux dans du léger, cinquante minutes avec des amis brillants et drôles, parfois plus intéressants d’ailleurs que les oeuvres commentées - et c’est tant mieux! On en vient à attendre le dimanche soir dès le samedi matin (c’est grave!). On déteste tout ce qui s’interpose, on s’organise, on ne répond pas au téléphone de 20h10 à 21h. Pire : justement, à 21h, c’est déjà fini ? L’heure passe trop vite, et ensuite c’est vraiment la fin du week-end !

Photo : Michel Polac et Jérôme Garcin

Lien : Le masque et la plume, en direct et à l’écoute sur la carte