Archive pour la Catégorie poésie

Avec elle nous tombons

Publié dans musique, poésie avec des tags, , , , , , le juillet 17, 2008 par krotchka

Makrokosmos, GEORGE CRUMB

Makrokosmos convoque les sens en plusieurs temps. Le rythme se propage à l’intérieur du corps, diffusion du toucher, le son, ample et dispersé, investit l’ouïe mais, prioritairement, c’est la vue que l’œuvre privilégie.

On voit ce que l’on écoute. Les sons peuvent se détacher les uns des autres et s’ordonner dans l’espace ; ils composent une image rythmée par les formes et les couleurs, équivalent musical des résonances de Kandinsky. En exergue, des citations littéraires renforcent la suggestion picturale : Dans la nuit / La terre lourde / Des étoiles s’écroule / Dans la solitude / Avec elle nous tombons / Un Etre pourtant / Eternellement retient / Dans ses mains légères / Notre chute (Rilke). La représentation du cosmos reste abstraite tout en devenant sensible. Aussi, d’une étrange manière, cette musique est-elle profondément bouleversante, révèlant un champ d’expressions où les disciplines se confondent, glissent discrètement de l’une à l’autre. S’il s’agissait d’une oeuvre purement contemplative, elle devrait en assumer le poids, et s’exposer au danger d’un certain statisme. Or, c’est tout le contraire. Fluide, légère, elle retranscrit le mouvement circulatoire du cosmos, dont elle donne une vive impression physique : regroupements de notes, accélération soudaine, zones de flottement, circulations internes, balancements, oscillations, ascensions et chutes.

Petite digression : Crumb joue parfois sur le graphisme des partitions. L’augenmusik, la musique pour les yeux, est l’équivalent musical des calligrammes. Rien ne transparaît à l’écoute, mais l’acte n’en est pas moins signifiant, puisqu’il réaffirme la prévalence du regard.Autonome, cette musique s’inscrit néanmoins dans une tradition. Crumb reconnaît s’être inspiré de Bartók (Mikrokosmos, 1926) et de Debussy, compositeur particulièrement visuel. On décèle dans le troisième mouvement, L’Avènement (Le silence infini des espaces m’effraie) des réminiscences de La Cathédrale Engloutie, tant au niveau sonore que dans la montée impressionnante du piano. A cela s’ajoute l’ambition de réaliser une véritable œuvre technique globale, à la manière de Bach, Chopin, Liszt. Mais l’approche diffère forcément. C’est une recherche de texture, une caractérisation du piano par une confrontation avec les percussions. Lesquelles, démultipliées, sont à tour de rôle convoquées pour leur timbre davantage que pour leur fonction rythmique. Leur diversité n’est ni décorative ni aléatoire (vibraphone, xylophone, cloches, tam-tam, cymbales, crécelle, maracas, glockenspiel, claves…) : la sonorité propre à chaque instrument entre en résonance avec une couleur spécifique du piano. Interviennent aussi les performances physiques du pianiste : chant, psalmodies, sifflements et grognements, qui appuient sporadiquement les pianos amplifiés. En prolongement, les morceaux de Gervasoni et de Georg Haas s’invitent comme échos de Makrokosmos. Les activités imaginaires et intellectuelles sont ici confondues. L’instabilité des composants peut éveiller un certain malaise chez l’auditeur, et simultanément lui communiquer une force bizarre, comme si le vacillement permanent des sons engendrait une chorégraphie complexe d’où naîtrait, finalement, un nouvel équilibre.

Oses-tu voir une âme en incandescence ?

Publié dans littérature, poésie avec des tags, , , le mai 6, 2008 par krotchka

Nul ne peut circonscrire un Désespoir -

Comme sur une route d’Errance

Le Voyageur ne peut couvrir

Plus d’un Mille à la fois -

Inconscient de l’Etendue -

Inconscient que le Soleil

Se couchera pendant Sa marche -

Si précis que fût Tel

Pour évaluer la Douleur -

Quand la sienne - commence à peine -

Son ignorance - est l’Ange

Qui Le pilote tout du long -

Emily Dickinson (1830-1886), Une Ame en Incandescence, 33-477, traduction de Claire Malroux (José Corti, 1998).

Un cercle. La prose définit la circonférence. La poésie est le centre, le noyau, et le dehors : pour elle le cercle n’existe pas. Mieux que quiconque, Emily Dickinson incarne cette définition. Par sa réclusion obstinée, dans la maison familiale à Amherst, coin perdu dans le nulle part de l’Amérique. Son enfermement volontaire, annulant celui qu’elle aurait eu à subir en tant que femme dans un milieu puritain, est devenu sa délivrance. Libre de se déporter, l’imagination gagne en autonomie ce qu’elle perd en vécu. Elle reprend mots et concepts seulement pour les vider de leur signification et les investir d’un sens personnel. De ce séjour aux confins de l’esprit naît une conception du monde vive, critique et passionnée - incandescente.