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L’incandescence encore (Portishead en concert)

Publié dans musique avec des tags, , , le mai 9, 2008 par krotchka

Forest National, 08/05/08

Comment transmuer l’introversion en intensité ? Elle, arrimée à son micro, tête baissée, épaules voûtées, se détournant du public dès qu’elle cesse de chanter. Nulle sophistication, à peine un écran reprenant quelques plans anamorphosés de la scène , des jeux de lumière rudimentaires, des coupures entre les morceaux, l’accord brut des instruments, sans discours ni confidences - c’est cela, un concert de Portishead, l’aridité, le dépouillement. Et si la salle avait été plongée dans l’obscurité, s’en serait-on aperçu ? La dramaturgie délaisse le visuel, se déporte dans un domaine plus sensible, où la musique se suffit à elle-même. Entre le chant et les accompagnements, au fond-même de la voix, dissociée, cassante, douce, voluptueuse, glaçante, murmure, cri et plainte, les tensions se nouent, prolifèrent et se heurtent les unes aux autres. Cette trame instable alternativement se concentre et se déploie, à mesure que Beth Gibbons semble quitter son propre corps et s’incarner tout entière dans son chant. Sa présence - est-elle réellement fragile ? - envahit la salle immense, en modifie les proportions, et sans se livrer une seule seconde, défait les soudures et s’engouffre à flots dans toutes les brèches.

Dernier album : Third

Oses-tu voir une âme en incandescence ?

Publié dans littérature, poésie avec des tags, , , le mai 6, 2008 par krotchka

Nul ne peut circonscrire un Désespoir -

Comme sur une route d’Errance

Le Voyageur ne peut couvrir

Plus d’un Mille à la fois -

Inconscient de l’Etendue -

Inconscient que le Soleil

Se couchera pendant Sa marche -

Si précis que fût Tel

Pour évaluer la Douleur -

Quand la sienne - commence à peine -

Son ignorance - est l’Ange

Qui Le pilote tout du long -

Emily Dickinson (1830-1886), Une Ame en Incandescence, 33-477, traduction de Claire Malroux (José Corti, 1998).

Un cercle. La prose définit la circonférence. La poésie est le centre, le noyau, et le dehors : pour elle le cercle n’existe pas. Mieux que quiconque, Emily Dickinson incarne cette définition. Par sa réclusion obstinée, dans la maison familiale à Amherst, coin perdu dans le nulle part de l’Amérique. Son enfermement volontaire, annulant celui qu’elle aurait eu à subir en tant que femme dans un milieu puritain, est devenu sa délivrance. Libre de se déporter, l’imagination gagne en autonomie ce qu’elle perd en vécu. Elle reprend mots et concepts seulement pour les vider de leur signification et les investir d’un sens personnel. De ce séjour aux confins de l’esprit naît une conception du monde vive, critique et passionnée - incandescente.

Que reste-t-il ?

Publié dans cinéma avec des tags, le avril 27, 2008 par krotchka

Comment un film finit-il par démontrer le contraire de ce qu’il annonce ? Ceux qui restent s’articule autour d’une question difficile : peut-on encore tomber amoureux après la perte de l’être aimé, voire, plus vicieusement, quand il n’est pas encore tout à fait mort ? Démonstration : la rencontre de Bertrand et Lorraine dans un hôpital, lieu autarcique, avec ses résidents, ses boutiques, ses restaurants, ses visiteurs. Bernard et Lorraine sont de ceux-là, des touristes, qui viennent quotidiennement visiter leur conjoint respectif. Chacun d’eux franchit une porte, nous restons sur le seuil. Le malade, l’être aimé, tout au long du film demeure pudiquement caché ou – tabou ? Bien visibles en revanche les prémices de l’amour, les premiers mots, les premiers gestes, les rires et les embarras soudains, les hésitations. La carte du tendre standard sur laquelle la mort porte son ombre, en contrepartie de laquelle tous les clichés sont permis, voire encouragés, par souci de réalisme, partant du principe que la représentation de petites gens sans intérêt facilite l’identification et rend le drame plus poignant. Mais la médiocrité psychologique ne rend pas un personnage sociologiquement consistant, au contraire. Surtout, ce déséquilibre entre la surreprésentation d’une relation et la dissimulation de l’autre a pour effet certain de rendre la seconde inexistante. Le front plissé de Bernard et ses yeux tristes ne suffisent pas matérialiser son amour pour sa femme. Les personnalités contrastées, l’introverti face à l’extravertie, nient d’autant plus cette dimension hors champ qu’elle reproduisent le schéma nominal d’une banale comédie romantique. Au final, on se retrouve devant une romance conventionnelle, avec ses petites contrariétés, ses touchants scrupules. Le scénario, qui évite les aspérités et contourne sensiblement tout conflit moral, en perd son sujet.

Ceux qui Restent, Anne Le Ny