Anxieuses, terreuses figures

Quand nous reverrons-nous ? Quand le goût terreux de tes lèvres viendra-t-il à nouveau frôler l’anxiété de mon esprit ? La terre est comme un tourbillon de lèvres mortelles. La vie creuse devant nous le gouffre de toutes les caresses qui ont manqué.

Antonin Artaud, L’Art et la Mort

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Murder victim et Mountain with eye – lithographies de David Lynch

David Lynch – Circle of dreams – estampes et courts-métrages – du 23/02/13 au 19/05/13 au Centre de la gravure et de l’image imprimée de La Louvière.

En moi c’est l’oreille qui parle (le retentissement)

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« Je m’installe douloureusement dans la substance même du message, cependant que je détaille avec méfiance et amertume la force qui le fonde : je perds sur les deux tableaux, me blesse de toutes parts. Tel est le retentissement : la pratique zélée d’une écoute parfaite : au contraire de l’analyste (et pour cause), loin de "flotter" pendant que l’autre parle, j’écoute complètement, en état de conscience totale : je ne peux m’empêcher de tout entendre, et c’est la pureté de cette écoute qui m’est douloureuse : qui pourrait supporter sans souffrir un sens multiple et cependant purifié de tout "bruit" ? Le retentissement fait de l’écoute un vacarme intelligible, et de l’amoureux un écouteur monstrueux, réduit à un immense organe auditif – comme si l’écoute elle-même entrait en état d’énonciation : en moi c’est l’oreille qui parle. »

Roland Barthes, [Le retentissement], extrait des Fragments d’un discours amoureux

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Image : John Cage, Eninka 28 – gravure et fumée sur papier de Chine -  (1986, détail)

Interrogative de part en part

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« Je poserai une question. Elle prend appui sur ce mot : folie. En général, nous nous demandons, par l’entremise de praticiens expérimentés, si tel ou tel d’entre les hommes tombe sous la sentence que porte un tel mot. A la rigueur, nous maintenons ce mot en position interrogative : Hölderlin était fou, mais l’était-il ? Ou bien nous hésitons à le spécialiser, non seulement par doute scientifique, mais pour ne pas, en le précisant, l’immobiliser dans un savoir certain : même la schizophrénie, tout en évoquant la folie des extrêmes, l’écart qui par avance nous éloigne de nous en nous séparant de tout pouvoir d’identité, en dit toujours trop ou fait semblant d’en dire trop. La folie serait ainsi un mot en perpétuelle disconvenance avec lui-même et interrogatif de part en part, tel qu’il mettrait en question sa possibilité et, par lui, la possibilité du langage qui le comporterait, donc l’interrogation, elle aussi, en tant qu’elle appartient au jeu du langage. Dire : Hölderlin est fou, c’est dire : est-il fou ? Mais à partir de là, c’est rendre la folie à ce point étrangère à toute affirmation qu’elle ne saurait trouver un langage où s’affirmer sans mettre celui-ci sous la menace de la folie : le langage comme tel, déjà devenu fou. »

Maurice Blanchot, La Folie par excellence.

La nuit étoilée, Van Gogh (détail)

- you broke my heart, you killed me -

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Pour ceux qui, comme moi, adorent ce genre de films, (c’est un genre personnel pour lequel je n’ai qu’une définition assez vague), je signale une discussion diffusée hier sur France Culture : Grands romans et beaux costumes : la recette éculée des remakes à succès ? – Rassurez-vous, seul l’intitulé est à ce point péjoratif. Assez superficiellement malgré tout, et c’est dommage, il est question de la neige analogue au passé simple dans La Symphonie pastorale de Delannoy (Bazin), du récent Anna Karenine de Joe Wright, de Wuthering Heights d’Andrea Arnold, que cite le titre de ce billet, et encore, de ce qui pourrait être mon film préféré de tous les temps, Bright Star de Jane Campion, (qui cependant n’est pas une adaptation littéraire).

L’idée me vient que, pour ces films-là, je pourrais créer un index particulier.

Extrait du Dictionnaire de la pensée du cinéma : [adaptation] :

« Plus l’adaptation s’éloigne de la simple copie de formes – comme une peinture pourrait copier ce qui est représenté sur une photographie – , plus s’affirme l’idée que la vérité essentielle d’une œuvre d’art se tient en deçà de sa réalisation effective dans une forme particulière, qui ne serait que l’objectivation dans la matière d’une intuition première. L’idée même d’adaptation présuppose implicitement l’unité de l’œuvre de départ (qui serait son esprit), pour la loger en un lieu immatériel où elle serait à la fois préservée et toujours disponible (métaphore de la voix de son créateur). La richesse de cette vision romantique est de permettre toutes les infidélités de surface sur fond d’une communion secrète, invérifiable, entre les subjectivités créatrices : parlant de ses adaptations cinématographiques, Jean Renoir parle d’abord de sa propre expérience de lecture de Zola ou de Gorki. Comme dans une métempsychose, où l’esprit d’une œuvre aurait droit à plusieurs incarnations successives.» (Philippe Chevallier)

Capture d’écran et citation : Wuthering Heights d’Andrea Arnold.

- bipolaire / causalité réciproque -

« Mais pour qu’il y ait rencontre, il faut être deux : l’occasion tient à la fois au moment de l’occurrence et aux bonnes dispositions d’une conscience qui oscille entre la verve et la sécheresse, entre les moments inspirés et les moments arides. Plus bref le passage de ce météore dans notre ciel, plus acrobatique l’effort de la conscience qui l’intercepte en plein vol. A quel moment coïncideront-elles, l’occurrence d’une seconde et l’agile conscience, la conscience aiguë ? Il faut se tenir prêt, faire le guet et bondir comme fait le chasseur qui capture une proie agile. Proie ou cadeau, l’instant occasionnel est une chance infiniment précieuse qu’il ne faut pas laisser échapper. L’occurrence peut durer beaucoup moins qu’une matinée, moins qu’une heure, moins qu’une fraction de seconde ; il arrive que l’occurrence tienne dans un battement de paupières.

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L’occasion n’est pas seulement une faveur imprévue dont il faut savoir profiter et qui veut des âmes parfaitement disponibles pour la grâce occasionnelle de l’impromptu : elle est aussi quelque chose que notre liberté recherche et au besoin suscite. Si l’occasion est une grâce, la grâce suppose, pour être reçue, une conscience en état de grâce. Tout peut devenir occasion pour une conscience inquiète, capable de féconder le hasard. C’est l’occasion qui électrise le génie créateur – car l’occasion est l’électrochoc de l’inspiration ; mais c’est pour le génie créateur que la rencontre, au lieu d’être une occurrence muette, devient une occasion riche de sens. Et c’est justement cette causalité réciproque, ce rapport paradoxal de l’effet-cause à la cause-effet, cette contradiction de la causa-sui qui donne à l’improvisation la profondeur d’un processus créateur. L’improvisation n’est pas seulement une opération hâtive, une manœuvre in extremis, bâclée et terminée à la diable ; elle désigne encore le mystère de la parturition mentale, elle est le commencement du commencement, la première démarche de l’invention créatrice à partir du rien de la feuille blanche, à partir de l’amorphe et de la parole balbutiante.»

Vladimir Jankélévitch, La fée occasion dans Quelque part dans l’inachevé

Précédemment : -signes- / - deux temps -

 

Le chocolat noir, lui aussi, nous enlève beaucoup de plaisir (mille lettres)

« - Kitsch à mort, c’est l’effet recherché ?
- C’est exactement l’effet que je recherche. »

« - Du chocolat noir ? Mais qu’est-ce que j’ai fait moi pour mériter ça ?
- Oui, je sais j’ai merdé, j’ai acheté du 75%, je m’excuse j’ai déconné.
- Tu sais très bien que le chocolat noir lui aussi nous enlève beaucoup de plaisir !
- … indice mineur de la nature autodestructrice de l’homme.
- Cela ne doit plus arriver, ça fait partie de la liste de choses qui ne doivent plus nous arriver ! »

« J’ai dû écrire mille lettres cette fois-là, mille.  »

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Captures et citations : Laurence anyways, Xavier Dolan (2012) -

Qui d’autre que toi pourrait compter les étoiles ?

Youri NORSTEIN, Le Hérisson dans le brouillard, URSS, 1975 (10’)

« Si le fait de ressentir ensemble et en profondeur les mêmes choses lorsqu’elles vous sont extérieures ne rassure pas, de quoi pouvez-vous être sûr ? »

Henry James, L’Autel des morts.

Qui d’autre que toi pourrait compter les étoiles ? Il n’est pas, à cette question, de réponse qui ne déçoive, ainsi se présente-t-elle, apparemment absurde, sourdement équivoque. Compter les étoiles ? Existe-t-il passe-temps plus futile, rituel plus dérisoire ? A moins que, en substance, agrémenté d’un bon feu, de thé chaud et de confiture à la framboise, le décompte n’expose une sorte de relation. De même que les étoiles aimantent diversement les regards cristallisant leur singularité, de même, l’élan commun dont elles sont la cible, rassemble, resplendit ; c’est l’ hypothèse fondamentale d’une amitié.

Ainsi, soir après soir, le hérisson se rend chez l’ours, à l’autre bout de la forêt. Ronds et menus bien que complémentaires, ensemble ils figurent un art de vivre comprenant thé, confiture et abondance d’étoiles - nobles vétilles d’une amitié sans nuage. A vrai dire, rien ne sépare les deux amis qu’une belle portion de forêt. D’ailleurs, au coucher du soleil, le hérisson se met en route. Il sait qu’il doit se dépêcher, veiller à emporter le pot de confiture (protégé d’un mouchoir), ménager la susceptibilité de l’ami-ours, son anxiété un peu pénible, communicative. Pas à pas, mot à mot, la soirée se joue déjà dans sa tête, dans son cœur – son cœur qui bat si vite ! Le ciel est encore intact, à peine piqué de quelques lumières. Les premières étoiles surgissent du fond de l’eau. A cet endroit, le hérisson n’a pas de reflet. Tour à tour pris de pensées inquiètes puis tendrement sollicité par la forêt, il hésite, avance, s’arrête, repart. Soudain il s’arrête, cette fois, émerveillé. Blanc sur blanc, il voit d’un brouillard jaillir le corps d’un cheval. Le hérisson se demande : si le cheval s’endormait, serait-il noyé ? Très doucement, oubliant la hâte, l’ami, la confiture, le hérisson plonge à son tour dans le brouillard.

L’odyssée sera brève, locale, à la mesure d’un être tout petit. S’enfoncer dans le brouillard relève d’une expérience inverse à celle du miroir. Narcisse aurait succombé à la fascination de l’eau ; le hérisson, peu soucieux de son apparence, se sent disparaître. Les profondeurs inexplorées de son esprit se confondent à celles de la forêt, elles sont également troubles, enveloppantes, terribles. Si le corps se dérobe, le corps perd ses limites. D’une latence, le brouillard rompt l’unité du réel, le ramasse en une présence immédiate mais fugitive, palpitante mais informe. D’où vient le danger ? Cherche-t-on à l’aider, à le secourir ? Ce cri, cette ombre, ce froid, cette lumière, est-ce un risque, une chance, une hallucination ? Dans l’absolu de la blancheur, entre tout et rien, comme sur un écran, tout est possible. Aux dimensions excessives d’une feuille d’arbre répondent des silhouettes mutantes : un éléphant, une chauve-souris, l’ondoiement liquide d’un escargot…

Les formes sont des impressions, des aventures toute virtuelles, mais ressenties. Le brouillard est l’événement esthétique qui, tabula rasa, met au jour les mécanismes organiques de la fiction. Conçue de papiers découpés glissant sur des surfaces translucides, l’animation de Norstein est en premier lieu une mise en abyme. Créatures et créations sont des héros frêles, exposés aux déchirures, soumis aux intermittences de la lumière, du climat, au bon vouloir peut-être, d’un dispositif mystérieux.

Part active du trouble ambiant, les sons provoquent des anamorphoses volubiles : ritournelles, bruits, voix in, voix off semblent ne pas s’entendre, se désespérer, se compromettre, entre toutes, la parole du hérisson s’égare, elle aussi, s’évanouit. L’emprise du brouillard n’est cependant pas trompeuse, encore moins négatrice ; a priori, elle est neutralisante. Suivant les corps en mouvement qui se rencontrent, se heurtent, se fuient, les métamorphoses hantent les effacements du champ, y laissent des traces, des germes. Dans ce chaos cotonneux, le devenir est une renaissance amphibie. Fatigué au point de lâcher prise, le hérisson s’abandonne à l’eau, et doucement, se laisse porter par l’invisible.

Le brouillard pose devant le hérisson cet écran qui va désormais l’isoler, l’arracher d’une simplicité de rapports sans doute illusoire, mais bienheureuse. Le nombre, et surtout la fulgurance des événements qui adviennent sans qu’il soit possible de s’en prémunir ni de leur donner un sens, montrent l’effroi que suscite, juste après l’émerveillement, la conscience rendue palpable, équivoque. Le hérisson est seul. Enfin, il prend conscience de sa solitude. Le monde pourrait n’être que cela, ce qui lie les êtres entre eux, les unit : un langage commun, une vision commune. Qui d’autre que toi pourrait compter les étoiles ? Ressentir, interpréter, imaginer, c’est se confronter à la détresse d’un sentiment orphelin, sauvage. Au loin, l’appel de l’ami-ours revient comme un écho impossible à joindre, tel ordre familier des choses, qui, creusé d’une profondeur dubitative, se défait. Ayant regagné sa place sous le firmament mutuel, la question du cheval dans le brouillard résonne encore dans l’esprit du hérisson. A la lueur réconfortante du feu, convaincu de son bien-être – et de cela seulement -, il ne se sent pas rassuré. Il réfléchit, se tait. La portion de forêt qui sépare – la brèche – a grandi, elle s’ouvre, désormais, au fond de lui.

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Courts métrages de Youri Norstein

Voir ici, ou , en ligne Le Hérisson dans le brouillard.

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Se déplacer (une brume d’un rouge fiévreux).

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« Tout le jour durant, elle avait vécu d’espoirs sans cesse déçus. Elle avait maintenant atteint l’une de ces éminences, l’aboutissement d’une certaine crise, d’où le monde se déployait finalement sous ses yeux avec ses vraies proportions. Ce spectacle lui déplaisait souverainement – églises, politiciens, ratés et imposteurs de haut vol. Pendant ce temps-là, le battement régulier de son pouls représentait ce sentiment brûlant qui courait en profondeur, qui battait et se débattait, qui bouillonnait. Pour l’instant, c’était son propre corps qui était la source de toute la vie du monde, qui tentait d’éclater ici – là -, et se trouvait réprimé tantôt par quelques-uns, tantôt par l’imposture d’une stupidité massive, le poids du monde tout entier. Voyant vaguement qu’il y avait des gens en bas dans le jardin, elle se les représenta comme des masses de matière errant sans objet, flottant de-ci, de-là, n’ayant d’autre but que de lui faire obstacle. Que faisaient-ils, ces autres gens qui peuplaient le monde ?

Personne ne le sait, dit-elle. Sa rage commençait à perdre de sa force, et cette vision du monde qui avait été si vive s’obscurcit.

C’est un rêve, murmura-t-elle. Elle considérait l’encrier rouillé, le porte-plume, le cendrier, et le vieux journal français. Ces petits objets sans valeur lui parurent représenter des vies humaines.

Nous dormons et nous rêvons, répéta-t-elle. Mais la possibilité, qui à ce moment-là se manifesta, que l’une de ces formes pût être celle de Terence, cette possibilité la tira de la léthargie mélancolique. Elle redevint aussi agitée qu’elle l’avait été avant de s’asseoir. Elle n’était plus capable de voir le monde comme une ville disposée au-dessous d’elle. Celle-ci était recouverte d’une brume d’un rouge fiévreux. Elle avait retrouvé l’état qui était le sien tout au long de la journée. On ne pouvait s’échapper par la pensée. Le seul refuge, c’était de se déplacer physiquement, d’entrer et de sortir des pièces, d’entrer et de sortir de l’esprit des gens, cherchant elle ne savait quoi. Du coup elle se leva, repoussa la table, et descendit l’escalier. Elle sortit par la porte du hall, et, tournant le coin de l’hôtel, se retrouva au milieu des gens qu’elle avait vus de la fenêtre. Mais, en raison du grand soleil qui succédait à l’ombre des couloirs, et à la matérialité d’êtres humains succédant à des rêves, le groupe lui apparut avec une intensité saisissante, comme si la surface poussiéreuse de toutes choses avait été nettoyée comme d’une pelure, ne laissant que la réalité et l’instant. C’était une sorte de vision s’imprimant sur l’obscurité de la nuit. Des silhouettes blanches et grises et violettes s’étaient disséminées sur la pelouse ; autour de tables en osier ; au milieu, la flamme qui brûlait sous la fontaine à thé faisait vibrer l’air, comme le fait une vitre défectueuse ; un arbre vert, massif, les surplombait, telle une force puissante tenue en respect.

La vie des ces gens, s’efforça-t-elle d’expliquer, sans but, toute cette façon de vivre. On passe de l’un à l’autre, et c’est toujours la même chose. Jamais, d’aucun d’entre eux, on ne peut recevoir ce qu’on en attend.

- Sans but, quelconque, dépourvue de sens, oh, non. Les petites plaisanteries, les bavardages, les inanités de l’après-midi s’étaient ratatinés sous ses yeux. Sous la surface des engouements et des rancœurs, des rencontres et des départs, de grandes choses se produisaient – des choses terribles, d’être si grandes. Son sentiment de sécurité était ébranlé, comme si, au-dessous des brindilles et des feuilles mortes, elle avait perçu les mouvements d’un serpent. Il lui sembla qu’il lui était autorisé un moment de répit, sous le signe du semblant, et puis, à nouveau, la loi profonde, échappant à toute raison, s’affirmait, les façonnant tous à son goût, créant et détruisant. »

Virginia Woolf, « Traversées », traduction de Jacques Aubert. Extrait-collage du chapitre XIX, citation non-complète.

(Notez qu’il est dommage que l’édition 2012 des Œuvres romanesques de Virginia Woolf dans la Bibliothèque de la Pléiade soit à ce point prodigue en coquilles et en fautes d’orthographe.)

Captures d’écran : L’Éclipse de Michelangelo Antonioni (1962)

On en verra le noir : Chris Marker (1921-2012)

Il me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait plusieurs fois essayé de l’associer à d’autres images, mais ça n’avait jamais marché. Il m’écrivait : « Il faudra que je la mette un jour toute seule, au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, on en verra le noir. »

Chris Marker, Sans soleil (1982)

« La question du documentaire est une question philosophique qui interroge l’authenticité, l’évidence et la production de vérité par le document. Ce constat gagne en actualité avec les développements techniques récents, comme la prolifération de dispositifs d’enregistrement portables permettant la représentation totale du monde et les possibilités infinies de la postproduction numérique qui mettent encore plus radicalement en doute l’ « authenticité » de l’image. La vérité documentaire ne renvoie plus à la concordance entre l’image et la réalité ; se développe un documentarisme abstrait qui trouve l’une de ses illustrations dans le vidéo-reportage de guerre : des images noires avec des points lumineux représentent, apparemment, des explosions ou des bombes. Il n’y a plus de vérité de l’image dans la représentation ; seul son contexte, sa qualité d’archive, permet sa description intrinsèque. Ce travail sur l’archive marque notamment les œuvres de Chris Marker qui, par l’assemblage d’images, met l’accent non pas sur la dimension indexicale de l’image mais plutôt sur l’équivalence d’images documentaires et de fiction, et sur la construction d’un sens dans leur interaction. »

Maria Muhle, Dictionnaire de la pensée du cinéma.

 

« Face à ce qu’on nous affirme être des images, notre réaction devrait être de méfiance. On devrait toujours se poser la question des contrechamps possibles de l’image qu’on voit et du meilleur de ces contrechamps. Godard dirait : avec quelle autre image montreriez-vous celle-là afin d’avoir le début de la queue d’une idée ? Le montage, quand même, c’est autre chose que le découpage ou la programmation, le montage c’est la façon dont vous vous mesurez à cette idée d’altérité : l’autre espace (celui qu’on appelle off), l’autre champ (celui qu’on appelle « contre »), l’autre homme (celui qu’on appelle ennemi). »

Serge Daney, La guerre, le visuel, l’image, retranscription d’une conférence prononcée le 29/01/91, in Trafic : Qu’est-ce que le cinéma ? Eté 2004.

Chris Marker à la Médiathèque.

Une violence de l’être de la couleur

Même si elle est contenue, étouffée, ralentie, il y a une violence de l’être de la couleur. Cette violence, disséminée pour ainsi dire objectivement dans le monde matériel, la peinture, la matière-peinture la ramasse et la condense. Toujours il y a dans la couleur peinte la menace d’une sortie, d’un excès. Le régime spontané de la couleur est celui de la dépense, et la peinture fut pendant des époques entières la seule à pouvoir recueillir ce pouvoir dispendieux qui était ailleurs interdit, pourchassé (…). Sur la scène de l’imitation, cette propension de la couleur à sortir de ses gonds, à imploser, a été perçue depuis l’Antiquité comme un danger : déjà on trouve en ces temps reculés une opposition entre couleurs austeri et couleurs floridi, et un conflit entre ceux qui en tiennent pour un usage modéré ou restreint et ceux qui se laissent séduire par la multiplication des pigments nouveaux. Mais il ne s’agit pas seulement d’une affaire de bon goût, ou d’un positionnement par rapport aux pouvoirs d’illusion de la peinture : ce que la couleur menace, ce qu’elle met en péril, c’est bien sûr la rigueur du contour, la pureté du dessin : c’est comme si, invitée au festin de l’imitation, la couleur s’y comportait en gourmande et en mal élevée, cherchant à emporter à elle le morceau, et c’est au point que l’on peut se demander si la couleur n’est pas porteuse d’une autre finalité, d’un autre désir que ceux de la ligne et du dessin. Comme s’il y avait avec elle, davantage qu’une volonté d’imitation, une volonté que l’on pourrait dire d’imprégnation, ou de fusion : quelque chose qui, par rapport à la distance idéale et stable dans laquelle l’imitation se conçoit, bouge, ne tient pas en place, quelque chose qui en tout cas fait trembler la ligne de contour, quelque chose – une force qui par ivresse se noierait, tel un reflet perdu, entré sous l’eau.

Jean-Christophe Bailly, L’Atelier infini

Reproduction extraite du livre : Marie Madeleine, Carlo Crivelli (1487), Amsterdam, Rijksmuseum.