Toucher pour exister

« … des images de carnage belles comme des images de fiction, l’émotion du réel en plus. » Extrait du Monde.fr, Jean-Luc Douin, 11/04/08.

Cette citation, à propos du documentaire The War, résume très précisément la confusion croissante entre documentaire et fiction, et la mode actuelle de la substitution. Redacted, dernier film de Brian De Palma, est une fiction élaborée à partir de documents amateurs postés sur internet. The road to Guantanamo de Michael Winterbottom se fonde également sur le même principe, un cinéma du réel, tourné caméra sur épaule, saturé d’images d’archives, basé sur des faits réels. D’un autre côté, pour capter l’attention, les documentaires sont à l’affut de sujets romanesques, de vies flamboyantes, mouvementées, aventureuses, de tragédies, d’épopées. Entre les deux, l’émergence d’un genre nouveau, qui reprend le meilleur de l’un et de l’autre : le docufiction, dont le plus marquant reste à ce jour, en Belgique, Bye bye Belgium.

Pour être parfaitement cynique, on pourrait se réjouir que le documentaire assume enfin ouvertement sa partialité, son désir secret de susciter l’émotion, quand sa mission informative se révèle ennuyeuse, impopulaire. Et se féliciter que des valeurs aussi obsolètes que la rigueur, la modération et l’honnêteté plombent de moins en moins la société du spectacle.

Michael Clayton

All the president’s men, Silkwood, Erin Brockovich, The Insider : à Hollywood les whistleblowers (lanceurs d’alerte), souvent oscarisés, parviennent à se concilier les faveurs du public et des critiques. Ils mettent en évidence le bon fonctionnement de la démocratie, puisque un simple citoyen peut, à lui seul, remettre en cause une société, une institution, un parti. Par son action courageuse et individuelle, il contribue moralement à la pérennisation d’un système. L’équilibre entre individu et société est maintenu. Cette fonction essentielle, Foucault la décrit dans Le gouvernement de soi et des autres : … que fait le parrêsiaste ? Eh bien justement, il se lève, il se dresse, il prend la parole, il dit la vérité. Et contre la sottise, contre la folie, contre l’aveuglement du maître, il va dire le vrai, et par conséquent limiter par là la folie du maître. Il n’est pas anodin que la plupart de ces films portent comme titre le nom du héros. A la fois symbole et citoyen, il incarne une des plus belles vertus de la démocratie.

Michael Clayton s’inscrit dans cette lignée, incarné, comme ses illustres prédécesseurs, par une star engagée, George Clooney. Avocat spécialisé dans les accords à l’amiable, le voilà confronté malgré lui à une puissante firme agrochimique, prête à tout pour dissimuler la toxicité de certains de ses produits. De l’indifférence à l’engagement, la justice exige une révolution intérieure ; cette croisade est une rédemption sociale autant que privée. Comme il s’agit de ne pas écraser le rôle par la personnalité, le jeu de Clooney se décline sur un registre neutre. Par contre, valorisé par son sujet, le scénario, réduit au minimum, abdique au profit des intentions. Pire, en se focalisant sur un bureau d’avocats, pour en exploiter, suspense oblige, les ambitions et pressions financières, il perd de vue sa première cible, la multinationale. Une grossière schématisation de part et d’autre achève de réduire Michael Clayton à un film de genre, dont il ne parvient pas suffisamment à détourner les codes.

Au final, la représentation cinématographique du whistleblower produit peut-être un effet paradoxal. Car cette mise en valeur de l’individu qui dénonce les déviances d’une société ne fait que renforcer l’ordre établi. Tant qu’il admet la critique et se révèle capable de se corriger, le système ne doit pas être remis en cause – la confiance est restaurée. En réalité, si le whistleblower existe, son impact sur la société est moins évident. Il ne gagne pas forcément son combat, les multinationales ne sont pas forcément condamnées. Il suffit de jeter un œil au documentaire Le monde selon Monsanto, dont je reparlerai, pour se rendre compte que ces firmes disposent d’un bouclier bien plus solide que celui dont triomphe Michael Clayton.

Michael Clayton, Tony Gilroy

Le marteau sans maître

C’est un algèbre fascinant où la maîtrise formelle s’amalgame aux contingences. Le marteau sans maître matérialise l’abstraction, lui donne du corps, du rythme. Mis en musique, les poèmes de René Char livrent immédiatement leur beauté étrange : nul besoin d’en expliciter la structure, on en perçoit d’emblée les sonorités chatoyantes, aussi dynamiques et vivaces que le texte original : J’écoute marcher dans mes jambes / La mer morte vagues par dessus tête / Homme l’illusion imitée /Des yeux purs dans les bois / Cherchent en pleurant la tête habitable. Une imagination proliférante, elle-même créatrice d’images. Boulez travaille son idée du texte, en démonte et remonte le mécanisme, sans le commenter ni le paraphraser, il transpose, métamorphose. Oubliées les alliances spontanées, les évidences ; la raison est capable de mieux. A ce jeu, les instruments renforcent l’insolite: le xylophone interprète le balafon africain, le vibraphone se déguise en gamelan balinais et la guitare fait écho au koto japonais : extensions spatiales sans références culturelles.

Avec son Marteau sans maître (1934), René Char s’éloigne du surréalisme et, vingt ans plus tard, Pierre Boulez assouplit le sérialisme. Peut-être ne s’agit-il que d’un hasard, mais ce titre, à moitié communiste (rappelant Maïakovski), complètement concret, et surtout ouvert à toutes les interprétations – est une porte grand ouverte qui appelle l’air en rafales.

Que reste-t-il ?

Comment un film finit-il par démontrer le contraire de ce qu’il annonce ? Ceux qui restent s’articule autour d’une question difficile : peut-on encore tomber amoureux après la perte de l’être aimé, voire, plus vicieusement, quand il n’est pas encore tout à fait mort ? Démonstration : la rencontre de Bertrand et Lorraine dans un hôpital, lieu autarcique, avec ses résidents, ses boutiques, ses restaurants, ses visiteurs. Bernard et Lorraine sont de ceux-là, des touristes, qui viennent quotidiennement visiter leur conjoint respectif. Chacun d’eux franchit une porte, nous restons sur le seuil. Le malade, l’être aimé, tout au long du film demeure pudiquement caché ou – tabou ? Bien visibles en revanche les prémices de l’amour, les premiers mots, les premiers gestes, les rires et les embarras soudains, les hésitations. La carte du tendre standard sur laquelle la mort porte son ombre, en contrepartie de laquelle tous les clichés sont permis, voire encouragés, par souci de réalisme, partant du principe que la représentation de petites gens sans intérêt facilite l’identification et rend le drame plus poignant. Mais la médiocrité psychologique ne rend pas un personnage sociologiquement consistant, au contraire. Surtout, ce déséquilibre entre la surreprésentation d’une relation et la dissimulation de l’autre a pour effet certain de rendre la seconde inexistante. Le front plissé de Bernard et ses yeux tristes ne suffisent pas matérialiser son amour pour sa femme. Les personnalités contrastées, l’introverti face à l’extravertie, nient d’autant plus cette dimension hors champ qu’elle reproduisent le schéma nominal d’une banale comédie romantique. Au final, on se retrouve devant une romance conventionnelle, avec ses petites contrariétés, ses touchants scrupules. Le scénario, qui évite les aspérités et contourne sensiblement tout conflit moral, en perd son sujet.

Ceux qui Restent, Anne Le Ny

Antihéros ou Sisyphe moderne ?

Un flic alcoolique, un agent fédéral borderline et un chef mafieux obèse et dépressif : les voilà, nos héros modernes. En marge de leur famille et de leur milieu professionnel, ils se définissent par l’absurde. Leur travail, en théorie, donne sens à leur vie. En pratique, c’est toujours cette pierre immense que Sisyphe, héros maudit, est condamné à pousser devant lui. Combattre le trafic de drogue, une menace terroriste, conserver sa place, sa vie, au sein de la pègre : vaine répétition des mêmes gestes, des mêmes paroles. Rien ne change, mais le combat reste passionné, la flamme brûle encore, et toutes ces failles ouvertes que ces héros affichent, actions inacceptables qui font réagir un public plus enclin aux préjugés moraux qu’à l’analyse existentielle, manifestent par le cri une révolte toujours actuelle.

Photogramme : The Wire, Soprano, 24