Antihéros ou Sisyphe moderne ?

Un flic alcoolique, un agent fédéral borderline et un chef mafieux obèse et dépressif : les voilà, nos héros modernes. En marge de leur famille et de leur milieu professionnel, ils se définissent par l’absurde. Leur travail, en théorie, donne sens à leur vie. En pratique, c’est toujours cette pierre immense que Sisyphe, héros maudit, est condamné à pousser devant lui. Combattre le trafic de drogue, une menace terroriste, conserver sa place, sa vie, au sein de la pègre : vaine répétition des mêmes gestes, des mêmes paroles. Rien ne change, mais le combat reste passionné, la flamme brûle encore, et toutes ces failles ouvertes que ces héros affichent, actions inacceptables qui font réagir un public plus enclin aux préjugés moraux qu’à l’analyse existentielle, manifestent par le cri une révolte toujours actuelle.

Photogramme : The Wire, Soprano, 24

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4 réflexions sur “Antihéros ou Sisyphe moderne ?

  1. Slavoj Zizek publiait en 2006 un texte dans le journal The Guardian, où il déclarait: « The depraved heroes of 24 are the Himmlers of Hollywood,
    The message of the TV series, that torturers can retain their human dignity if the cause is right, is a profound lie ». Il démontait le « ticking clock scénario », qui est récurent dans toutes les saisons de « 24 », et qui justifie en substance la torture de toute personne en possession de renseignement pouvant arrêter le compte à rebours d’un bombe, d’un assassinat, etc … il compare Jack Bauer aux exécuteurs des basses œuvres de toutes les dictatures. La tentative de la série pour nous le montrer vaguement humain « malgré tout », est ce qui devrait le plus nous effrayer. Comme le conclus Zizek: « c’est une triste constatation d’un changement profond dans notre exigence morale ».

    l’article complet (rempli de spoilers):
    http://www.guardian.co.uk/media/2006/jan/10/usnews.comment

  2. Il faut arrêter de considérer les « héros » de séries ou de films comme des modèles. D’ailleurs, l’ont-ils jamais été ? Même le « Saint » interprété par Roger Moore, si on y regarde de près… C’est moins la moralité hypothétiquement irréprochable des personnages qui nous intéresse que leur capacité à soulever les débats. En ce sens, Jack Bauer est une réussite, puisque ses méthodes expéditives n’ont laissé personne indifférent. La série 24 a certes vu le jour dans un contexte politique sensible, l’après 11/09, il est donc tentant d’y voir une justification de la torture, aussi bien peut-on y lire une dénonciation. Jack Bauer n’est pas franchement sympathique, et la série contient elle-même une bonne dose d’autocritique.
    D’autre part, le parallélisme avec les nazis est un raccourci ; croire que ceux-ci ont inventé la torture, l’antisémitisme et l’extermination massive revient à nier, ironiquement, l’influence majeure des États-Unis. Génocide (des Indiens), propagande antisémite (Henry Ford), eugénisme et industrialisation généralisée de l’abattage des animaux ont été récupérés et systématisés par les nazis.
    Enfin, ce refus de concéder quelque humanité que ce soit aux bourreaux et aux tortionnaires est symptomatique de notre époque politiquement correcte, d’un retour significatif à la censure. Faut-il rappeler le tollé soulevé par la publication des « Bienveillantes » de Littell ?

  3. Bien que je sois d’accord avec une grande partie de ton commentaire, je pense qu’il n’est pas possible de passer à coté d’une dimension morale chez les « héros » de série. Que ce soit pour les attribuer des caractères héroïques, anti-héroïques, ou simplement humain et complexe. C’est le cas de la plupart des personnages cités ci-dessus, tony soprano, le détective McNulty… et bien d’autres, sont des ruptures par rapport à l’héroisme à l’ancienne. ils ne sont clairement plus présentés comme des roles modèles, et n’en sont que plus réalistes, et plus intéressants. Il faut néanmoins tenir compte de l’empathie qu’on peut ressentir ( et qui fait le succès de toute série ) pour tous ces personnages qu’on suit pendant des semaines, des mois, parfois des années. Sur le même modèle que le syndrome de Stockholm, le fait d’être « enfermé » avec ces personnages nous les fait aimer, bons comme mauvais, héros comme anti-héros, bien avant tout jugement moral. Les préférences du public ont d’ailleurs toujours été pour les grand villains, et le cas de Stringer Bell, dans The Wire, le montre encore.

    L’erreur serait de se dire que « ce n’est que du cinéma » et de renoncer à toute vision critique parce qu’il s’agit d’une fiction. La règle pour tout spectateur de pratiquer une forme de suspension volontaire d’incrédulité (« suspension of disbelief ») ne doit pas empêcher de se poser des questions, non sur les personnages, mais sur le discours des scénaristes. Et c’est en cela que « 24 » est un exemple de série sur laquelle on peut avoir des soupçons. Tout le monde comprend que « Les Sopranos » n’est pas une apologie de la mafia, et « NCIS » une publicité pour la Navy (quoique..),mais les justifications des actes dans 24 sont bien souvent proches d’un « populisme de crise » justifiant, justement, les dérives les plus inquiétantes des Etats-Unis.

  4. Cette lecture critique de l’idéologie sous-jacente à toute fiction est évidemment indispensable, et c’est la raison pour laquelle je ne souscris pas à la censure. En France, les lois se multiplient qui condamnent toute incitation à… (la haine, le racisme, l’anorexie(!)), mais croire qu’il suffit de regarder un film, lire un slogan ou surfer sur un site pour passer à l’acte revient à nier la complexité humaine. Bien sûr les phénomènes que tu mentionnes, « suspension of disbelief » ou « syndrome de Stockholm », sont opérants, bien sûr l’idolâtrie et le mimétisme agissent à tous les niveaux, mais les objets de fascination peuvent être des personnages historiques, des sportifs, des rock-stars, … tout est bon ! – et Jack Bauer emporte certainement l’adhésion auprès de certains, qui, sans lui, aurait trouvé son équivalent ailleurs. Aussi est-il, à mon sens, plus symptomatique qu’initiateur de l’idéologie qu’il véhicule. La finalité du discours de 24 est extrêmement douteuse et son origine encore plus (chaîne publique), Jack Bauer incarne l’Amérique de Bush aussi littéralement que possible, mais cette transposition, ce doublage de la réalité par la fiction peut stimuler les critiques et faire naître des débats là où la sensibilité de l’actualité engendre des tabous (cf patriotisme post 11/09). Il faut voir aussi comme la répétition invalide la méthode. D’épisode en épisode, Bauer réagit toujours de la même façon, hors d’haleine, reproduit les mêmes schémas. A la fin c’est complètement ridicule. Il tourne en rond. De moins en moins suivi. Le personnage est épuisé, les médias qui l’ont hier adoré se retournent contre lui. Ses successeurs se bousculent sans doute au portillon.

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