Sean Penn l’intranquille

L’excellente revue de cinéma Positif présente, dans son numéro du mois de mai, un captivant portrait de Sean Penn, président du festival de Cannes 2008. L’article date de 2006. Il s’agit d’une traduction de J. Lahr, publié à l’origine dans le New Yorker.

Le parcours de l’acteur, né en 1960, sinue entre trois voies distinctes, qui, par une curieuse alchimie entre l’art la politique et la vie, font de lui une personnalité des plus intéressantes. D’un côté l’acteur / réalisateur. De l’autre, le journaliste contestataire. En marge, la difficulté de vivre, l’alcoolisme. Inutile de chercher à hiérarchiser – est-il meilleur acteur que chroniqueur ? son instabilité notoire influe-t-elle sur son talent ? – Sean Penn est taillé d’une seule pièce, jamais dissocié. Cette qualité lui permet d’apprécier les situations complexes dans leur globalité, sans simplification, d’un point de vue purement humain. Avant la guerre, son reportage sur les enfants irakiens n’avait d’autre sens que celui-là, donner à voir la réalité d’une population, briser les clichés, les dangereux raccourcis de la propagande. Montrer simplement qu’une guerre n’anéantit pas seulement un régime, mais avant tout des vies humaines. Dans le même esprit, il part en 2006 pour l’Iran, et offre au San Francisco Chronicle un long reportage, sous un angle bien différent de celui que répercutent les médias américains. Ses prises de positions contestataires sont payées par autant de diffamation à son encontre dans la presse officielle, des enquêtes tentent de le piéger (a-t-il enfreint l’embargo en allant en Irak ?). Ainsi, sa participation au sauvetage des sinistrés de la Nouvelle Orléans en 2005, loin d’être saluée comme un geste citoyen (les célébrités, en général, se contentent de marquer leur soutien par des dons retentissants), n’a suscité que sarcasmes et railleries, assorties d’une petite campagne de désinformation destinée à le ridiculiser. Sa version des faits est d’autant plus triste qu’elle ne le concerne pas : c’est le constat d’une ville abandonnée, d’un manque d’effectifs et se soins flagrants, révoltants dans un pays capable par ailleurs de consacrer 3000 milliards de dollars (d’après J. Stieglitz) à une guerre injustifiée.

Son engagement, Sean Penn l’a dans le sang. Ce n’est pas une pause venant d’un acteur désireux de se racheter une conscience aux yeux du public, ou soucieux de son image de marque. Son père Leo, lui-même acteur, a souffert du maccarthysme dans les années 50. Combattant distingué pendant la deuxième guerre mondiale, son refus de coopérer à la liste noire signe l’arrêt de sa carrière. Dès l’enfance, Sean Penn est plongé dans un milieu viscéralement politisé. Il sait que ce qui se décide au plus haut affecte intimement chaque citoyen.

Outre d’une forte conscience sociale, ses parents le marquent également d’un héritage plus sombre, l’alcoolisme. Ce sont certes de fortes personnalités, exigeantes vis-à-vis de Sean et de ses deux frères, qui reçoivent une solide éducation en journée. Mais la nuit, quand les enfants sont couchés chacun vide une bouteille et  sombre sur place. Cet alcoolisme, évoqué sereinement, partagé, presque normalisé, est cependant à mettre en rapport avec celui de l’acteur, insomniaque notoire et profondément torturé dans ses relations de couple. En 2006, son frère Chris a mis fin à ses jours.

Enfin, il y a l’acteur et le réalisateur. Que la force animale de son jeu ne laisse surtout pas croire que son talent n’est qu’instinctif. Au contraire. A 17 ans, ayant pris conscience de sa vocation, il suit assidûment la Méthode. De Niro lui tient lieu de modèle, non conventionnel, opaque, d’une présence physique qui précède la parole. La voix de Sean Penn n’est pas extraordinaire : tout passe par le corps, le visage, l’intonation. Cette maîtrise remarquable est le résultat d’un apprentissage long et obstiné, des années durant, pour développer ce qui semble aujourd’hui si naturel. Parce que le naturel, c’est précisément cette capacité d’intérioriser un rôle au point d’en effacer totalement le jeu. Héritier flamboyant de l’Actor’s Studio, il n’analyse pas, il incarne, littéralement. La réalisation telle qu’il la pratique, repose sur ce même principe : la construction d’une personnalité. Du magnifique Indian Runner au moins réussi Into the Wild, le film respire au seul souffle d’un homme, un insoumis. Hyperbole d’un quotidien éclaté par une énergie trop brûlante pour la société.

Je suis le Coureur indien. Je suis un message qui dit « Je parie que tu ne peux pas me trouver. »

Viggo Mortensen dans The Indian Runner, 1990

A suivre : filmographie sélective de Sean Penn

Pendant ce temps – la guerre continue

Constante du cinéma américain, le gangster occupe dans l’imaginaire un espace symbolique à l’opposé de son statut social. Scorsese, Coppola, et aujourd’hui Ridley Scott, créent des personnages que la vertu, la loyauté, l’honneur, la religion, définissent autant que leurs crimes. La violence est normalisée par la loi du milieu, calque à peine différent – et certainement mieux respecté – que son pendant institutionnel. Réalisme ou subversion ? Face au gangster cruel mais droit, la police paraît corrompue, opportuniste, affichant un cynisme prétexte à toute cupidité. L’enquêteur intègre fait figure d’exception. C’est un marginal un solitaire, un déclassé. Entre flic et truand : une différence de pure forme. Avec American Gangster, Ridley Scott pousse le rapprochement aux limites de la démonstration géométrique : montage en parallèle, jeux de miroirs, reflets. Si l’histoire est, une fois de plus, inspirée de faits réels, un second fil, presque parasitaire, double la narration et la découd subtilement. D’abord ceci : personne n’est sympathique, ni le flic, plombé, bougonnant, incarné par un Russel Crowe épais et rugueux, ni le gangster qui, sous l’élégance et la droiture, (excellente interprétation de Denzel Washington) laisse transparaître un esprit obtus, intransigeant, maniaque. Autre dissonance, la fascination du gangster pour l’économie. Tout son succès repose sur sa très exacte compréhension des lois du marché, et le respect quasi religieux d’un idéal du commerce : vendre un produit de qualité à un prix moindre, en grillant les intermédiaires. Que le produit en question soit de l’héroïne donne une saveur exquise à la réussite de son affaire. D’autant qu’il est Noir… L’action se déroule dans les années 70, pendant la guerre du Vietnam. La drogue est acheminée par les avions militaires chargés de rapatrier les cadavres des soldats… Détail à mettre en résonance avec la création, à la même époque, d’Air America, flotte commerciale sous contrôle de la CIA, chargée de transports variés, incontrôlés et inavouables. En marge du scénario, ces perturbations constituent l’intérêt réel du film. Dans sa ligne générale, on préfère le format de la série The Wire, sa lenteur, son ton maussade qui achève de démystifier le travail des cellules anti-drogue. Parrainage assumé ? Ça et là, les acteurs de la série infiltrent le film. Mais la qualification du gangster, ce grandiose American, qui compte autant de lettres que le mot gangster, dont il est séparé par un trait de sang, oriente le film assez clairement vers une lecture plus actuelle de son contenu, la guerre d’Irak en arrière-plan.

American Gangster, Ridley Scott

Toucher pour exister, un peu plus…

Le phénomène des docu-fiction atteint également le domaine de l’édition, avec son goût prononcé pour les témoignages saignants, les scandales, les révélations croustillantes, aussi proches de la littérature qu’un article de Voici ou de Paris-Match. Conséquence comique de cet engouement, la multiplication des fausses autobiographies. Quelques exemples au hasard. En 2004, c’est le scandale J. T. Leroy, auteur mystérieux d’un livre trash racontant une enfance à faire pâlir Dickens, auprès d’une mère junkie et prostituée. Après avoir suscité l’enthousiasme et inspiré au cinéma Le livre de Jérémie ( Asia Argento), la vérité éclate : l’écrivain écorché vif est en fait une femme toute tranquille dans la vie de laquelle le seul événement marquant serait l’opprobre publique, conséquence de son mensonge. Récemment, un autre film, également adapté d’une fausse histoire vraie, Survivre avec les loups, a démontré que le succès du récit était proportionnel à son invraisemblance, avalisé, bien sûr, par le sceau de la réalité. Dernièrement, le site rue89 publiait une supercherie supplémentaire qui, après avoir tiré les larmes du public, déchaîne à présent une haine équivalente. Et c’est cela, finalement, qui frappe le plus, cette violence réactive, ce besoin de brûler ce qu’on a adoré. Se débarrasserait-on aussi vite de Proust si on apprenait qu’il ne s’était pas longtemps couché de bonne heure ? De Van Gogh, s’il ne s’était pas authentiquement coupé l’oreille avant de peindre son fameux auto-portrait (à l’oreille coupée) ? La question mérite d’être posée, parce qu’elle renseigne sur les motivations réelles des éditeurs / producteurs, qui publient ces récits avant tout pour flatter le voyeurisme du public.

Photo : Le faussaire : Richard Gere incarne un écrivain tenté de tordre la réalité pour vendre son livre. En exergue : Pourquoi laisser la vérité gâcher une bonne histoire ?

Chronique d’une mort annoncée

L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford : ce titre a priori nous renseigne sur le dénouement et l’engrenage du film. Avec sa facture ancienne rappelant le chapitrage des livres d’Alexandre Dumas, cette annonce signale d’un seul trait que l’essentiel, l’action, est pour elle superflu. Il se passe peu ou presque rien, dans cette histoire de hors-la-loi légendaire qui, menacé de folie, rencontre son double meurtrier. Ce rapport, traité sur le mode de la menace, aurait pu donner lieu à un banal suspense psychologique. Le face à face, sans être éludé, se dissout dans une contemplation immobile, comme au-travers d’un miroir. La temporisation de l’assassinat n’est pas génératrice d’angoisse, mais d’apaisement. Il ne se passe rien, en effet, et l’unique mouvement décelé est le passage du temps, le rythme des saisons. D’image en image, la nature s’étale, magnifique et froide, photographiée, non pas filmée, – vide, elle aussi. Si l’angoisse est partout latente, elle n’a plus besoin maintenant d’éclat spectaculaire pour se manifester, elle tolère même le voisinage de l’ironie. Ainsi des violents emportements de Jesse James, déconstruits aussitôt par un rire malade, tourné avant tout contre lui-même. La peur, c’est au meurtrier de la ressentir, le lâche Robert Ford. Il laisse à son idole tout le temps nécessaire à l’apprentissage de la mort. La révolte et la tristesse font place à l’acceptation. Une déformation optique brouille les bords du cadre, le diaphragme s’ouvre à peine, tel des yeux mi-clos ; le monde se noie dans le rêve. Insensiblement, l’existence-même de Robert Ford devient douteuse. Une fois son geste fatal accompli, son personnage tourne à vide, désarticulé par l’autoparodie, il se traîne jusqu’à sa propre disparition, logique, elle aussi. Un double suicide.

The Assassination of Jesse James by the Coward Roberd Ford, Andrew Dominik (2007), avec Brad Pitt et Casey Affleck (photo)

Le Thé de Tan Dun

En chinois, le mot thé se calligraphie ainsi : herbe au-dessus, homme au milieu, racine en bas. Le thé est un concept difficile à définir, en ce qu’il traduit simultanément un rituel, une relation (homme-nature) et un état de conscience. L’opéra de Tan Dun incorpore cette polysémie, l’interprète , la développe et l’étire en la mêlant aux sonorités de la musique occidentale. Somptueusement réalisé par Frank Scheffer, Tea analyse les diverses sources d’inspiration du compositeur. En parallèle, quelques extraits de l’opéra, des interviews d’une rare pertinence, et des variations visuelles autour du breuvage ancestral : amplification sensuelle du végétal, amplification gestuelle de la cérémonie. S’il réside actuellement à New York, Tan Dun, né en 1957 dans un petit village chinois, cherche dans sa musique à mettre en résonance les principes des deux cultures. De la tradition chinoise, il garde la présence organique des éléments, l’eau, le vent, la pierre; certains instruments ; des intonations lancinantes dans le chant, qu’il intègre sans heurts aux formes mélodiques occidentales. Œuvre totale, l’opéra met en scène des danses, un théâtre d’ombres, des réminiscences chamaniques. Une profusion de détails mis harmonieusement en équilibre.

Malgré une certaine emphase esthétique, Frank Scheffer accomplit un travail précis. En donnant la parole à plusieurs artistes, il permet de mesurer la passionnante diversité humaine qui intervient dans l’élaboration d’un opéra. Vêtu de blanc, calme et hiératique, on écoute Tan Dun, tel un sage, commenter méditativement son œuvre. Seul son front, significativement torturé, trahit une certaine tension intérieure. Mais il faut le voir en concert, diriger l’orchestre ! Le sage a disparu, et c’est un danseur, un possédé, un illuminé magnifique dont le corps en transe s’offre entièrement à la musique ! A côté de lui, Xu Ying, son librettiste, apparaît comme un homme attachant, moins tortueux sans doute, que le compositeur. D’une façon toute simple, sereine, il évoque son univers artistique. Ainsi, naturellement : Comment le cœur peut-il être plus grand que l’univers ? Un seul mot : vide. Après cela, Pierre Audi (Beyrouth, 1957) , le metteur en scène, contraste par sa jovialité. Ses tentatives d’expliciter le travail de Tan Dun apportent une nuance involontairement comique au documentaire, tant il semble éloigné des raffinements asiatiques. Il n’empêche, le résultat, sur scène, est beau à couper le souffle. Entre lignes épurées du décors et chatoiement des costumes, les interprètes dansent autant qu’ils chantent, intensément accompagnés par la musique. L’inverse est également vrai, la musique au premier plan, sans doute, pourrait se suffire à elle-même.

Tan Dun est aussi l’auteur des musiques de Tigres et Dragons, et de Hero.

De l’autre côté

Tout comme le titre dénonce une dichotomie plutôt qu’il ne l’annonce, De l’autre côté, malgré un leurre formel, n’est pas un film choral. Entre deux pays, la Turquie et l’Allemagne, les personnages se croisent, parfois à leur insu, et sont intimement reliés. Mais les jeux du hasard restent à l’état de potentialités tandis que se déploie sobrement une trame à peine ramifiée. Au lieu d’utiliser événements et personnages comme ressorts narratifs, elle se laisse conduire, au risque de tomber dans une molle apesanteur au moment où le suspense pourrait donner un coup d’accélérateur. Et dans un même geste, refuser tout dénouement, confronter le spectateur à son vain désir de résolution. Prix du scénario à Cannes 2007, Fatih Akin évite également les séductions émotionnelles des films d’Inarritu, et réussit une œuvre juste, de dimension humaine. L’histoire débute en Allemagne, avec un vieil émigré turc qui invite une prostituée à venir s’installer chez lui, se focalise ensuite sur le fils de cet homme, professeur à l’université, sur la fille de cette prostituée, dissidente turque, et prend en chemin une étudiante allemande vivant seule avec sa mère, incarnée par Hanna Schygulla, qui, symboliquement, apporte à son rôle la richesse de son passé cinématographique. Le film procède par couples successifs réels ou manqués, et c’est là son unique chorégraphie, ces pas de deux évolutifs, de plus en plus chargés, façon économe d’entrecroiser les destins pour, au final, en évacuer l’anecdotique (les accidents de la vie) et mettre en évidence une parenté immatérielle, que le mot humanité ne définit que vaguement. L’énergie révolutionnaire des enfants, impuissante et trop sentimentale, circule elle aussi, dans les ornières de l’intrigue, et transparaît souvent comme une vaine alternative au désenchantement muet de leurs aînés. Fatih Akin s’inscrit dans cette prometteuse génération de jeunes cinéastes européens qui, comme le Français Abdellatif Kechiche, apporte un regard essentiel sur la communauté issue de l’émigration, intégrée ou non, à mi-chemin entre deux cultures. Vecteurs d’un message politique très personnel, ils se focalisent sur les individus, pour qui le questionnement se porte moins sur l’idéologie et les racines culturelles que sur la vie en tant que telle, quotidienne, universelle.

Photo: Nurgül Yesilçay et Patrycia Ziolkowska

Auf des Anderen Seite, FATIH AKIN, Allemagne 2007

L’incandescence encore (Portishead en concert)

Forest National, 08/05/08

Comment transmuer l’introversion en intensité ? Elle, arrimée à son micro, tête baissée, épaules voûtées, se détournant du public dès qu’elle cesse de chanter. Nulle sophistication, à peine un écran reprenant quelques plans anamorphosés de la scène , des jeux de lumière rudimentaires, des coupures entre les morceaux, l’accord brut des instruments, sans discours ni confidences – c’est cela, un concert de Portishead, l’aridité, le dépouillement. Et si la salle avait été plongée dans l’obscurité, s’en serait-on aperçu ? La dramaturgie délaisse le visuel, se déporte dans un domaine plus sensible, où la musique se suffit à elle-même. Entre le chant et les accompagnements, au fond-même de la voix, dissociée, cassante, douce, voluptueuse, glaçante, murmure, cri et plainte, les tensions se nouent, prolifèrent et se heurtent les unes aux autres. Cette trame instable alternativement se concentre et se déploie, à mesure que Beth Gibbons semble quitter son propre corps et s’incarner tout entière dans son chant. Sa présence – est-elle réellement fragile ? – envahit la salle immense, en modifie les proportions, et sans se livrer une seule seconde, défait les soudures et s’engouffre à flots dans toutes les brèches.

Dernier album : Third