Pendant ce temps – la guerre continue

Constante du cinéma américain, le gangster occupe dans l’imaginaire un espace symbolique à l’opposé de son statut social. Scorsese, Coppola, et aujourd’hui Ridley Scott, créent des personnages que la vertu, la loyauté, l’honneur, la religion, définissent autant que leurs crimes. La violence est normalisée par la loi du milieu, calque à peine différent – et certainement mieux respecté – que son pendant institutionnel. Réalisme ou subversion ? Face au gangster cruel mais droit, la police paraît corrompue, opportuniste, affichant un cynisme prétexte à toute cupidité. L’enquêteur intègre fait figure d’exception. C’est un marginal un solitaire, un déclassé. Entre flic et truand : une différence de pure forme. Avec American Gangster, Ridley Scott pousse le rapprochement aux limites de la démonstration géométrique : montage en parallèle, jeux de miroirs, reflets. Si l’histoire est, une fois de plus, inspirée de faits réels, un second fil, presque parasitaire, double la narration et la découd subtilement. D’abord ceci : personne n’est sympathique, ni le flic, plombé, bougonnant, incarné par un Russel Crowe épais et rugueux, ni le gangster qui, sous l’élégance et la droiture, (excellente interprétation de Denzel Washington) laisse transparaître un esprit obtus, intransigeant, maniaque. Autre dissonance, la fascination du gangster pour l’économie. Tout son succès repose sur sa très exacte compréhension des lois du marché, et le respect quasi religieux d’un idéal du commerce : vendre un produit de qualité à un prix moindre, en grillant les intermédiaires. Que le produit en question soit de l’héroïne donne une saveur exquise à la réussite de son affaire. D’autant qu’il est Noir… L’action se déroule dans les années 70, pendant la guerre du Vietnam. La drogue est acheminée par les avions militaires chargés de rapatrier les cadavres des soldats… Détail à mettre en résonance avec la création, à la même époque, d’Air America, flotte commerciale sous contrôle de la CIA, chargée de transports variés, incontrôlés et inavouables. En marge du scénario, ces perturbations constituent l’intérêt réel du film. Dans sa ligne générale, on préfère le format de la série The Wire, sa lenteur, son ton maussade qui achève de démystifier le travail des cellules anti-drogue. Parrainage assumé ? Ça et là, les acteurs de la série infiltrent le film. Mais la qualification du gangster, ce grandiose American, qui compte autant de lettres que le mot gangster, dont il est séparé par un trait de sang, oriente le film assez clairement vers une lecture plus actuelle de son contenu, la guerre d’Irak en arrière-plan.

American Gangster, Ridley Scott

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