Famille, je vous aime !

After the Wedding, Susanne Bier

Au départ, l’idée semble prometteuse : comment négocier le passage du social au familial, quand l’un sert d’échappatoire à l’autre ? Engagé dans un orphelinat en Inde, Jacob est rappelé dans son Danemark natal pour négocier le financement de ses œuvres auprès d’un riche homme d’affaires. C’est un déchirement, Jacob peut difficilement se séparer des enfants dont il s’occupe. Mais, pour leur bien, il doit s’éloigner. Aux rues colorées, frénétiquement vivantes, mais âpres et affamées de Bombay succèdent les lignes froides et grises du Nord, l’hôtel cinq étoiles saturé de superflu. L’homme d’affaire, Jorgen, l’accueille cordialement, et l’invite, gonflé d’enthousiasme et de générosité, au mariage de sa fille. Après cela, le séjour de Jacob se prolongera au-delà de tout ce qu’il avait prévu. Le scénario, cousu d’un fil blanc bien épais, alimente le film d’une quantité impressionnante de rebondissements et coups de théâtre.

Susanne Bier, la réalisatrice, s’inscrit dans le sillage du Dogme, initié par Lars Von Trier. Depuis Open Hearts, elle s’en est certes émancipée, mais la brusquerie des mouvements de caméra, la lumière crue et l’expression brute des sentiments en gardent la trace. Un style aussi spontané ne devrait-il pas générer un climat de liberté ? Idéalement. Sauf que le Dogme, comme son nom le révèle, ne cache pas son caractère intransigeant et dictatorial. Le côté rugueux (naturel ?) de l’image, est largement compensé par une mise en scène bouclée à triple tour. Drames de larmes, sous prétexte que rien n’est enjolivé, filmés en gros plan, en long et en large, visages déformés, cris, dilatation des scènes – Strindberg en live. L’idée doit être de projeter le spectateur au milieu de l’arène, de stimuler l’identification. Mais quelle identification ? Cette exacerbation hystérique des sentiments a-t-elle quelque chose à voir avec la vraie vie ? Quelle poésie ? Quel point de vue ? Ensuite, on parle de la remarquable ouverture de Suzanne Bier sur le monde : son film précédent, Brothers, se déroule en partie en Afghanistan, After the Wedding se partage entre Inde et Danemark… une ouverture impressionnante, vraiment ! Le fait que ces pays « étrangers » ne servent qu’à conforter des clichés préexistants (Afghanistan = guerre + Talibans ; Inde = pauvres petits affamés au grand coeur) passe inaperçu, puisque le film tout entier suinte de cet esprit bien pensant et consensuel. La réalisatrice prend soin de semer les faux indices, elle tente de construire des personnalités ambiguës, mais c’est encore pour se trahir aussitôt et retomber dans la caricature. On ne s’étonnera pas du fait que les Américains lui ouvrent tout grand les portes de leur cinéma : une adaptation starisée de Brothers, et un film personnel, Things we lost in the fire, contenant, lui aussi, son quota de célébrités. Une impression de déjà-vu ? Inarritu / Babel

Quant à ce que le film aurait pu être s’il avait suivi sa première fausse piste, une réflexion sur l’engagement social et, en creux, le désengagement privé, il se résorbe dans un final réconfortant, une ode à la grande famille recomposée. Beaucoup de bruit (littéralement) – pour rien.

Photo : Mads Mikkelsen, dans le rôle de Jacob.

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