Contre la mort de la lumière

Des arbres / un mur de briques ; un chemin / une rue ; deux hommes, tête baissée, penchés en avant, prêts à basculer.

Groupes mythiques de la scène rock, Joy Division et Nirvana ont conclu leur existence éphémère par le suicide de leur leader. Control, biographie filmée d’Ian Curtis, rappelle inévitablement un film antérieur, Last Days. Et même si, d’évidence, les deux films ne se correspondent pas, ils entrent en résonance, partagent un même point de fuite, qu’ils canalisent et exsudent tout du long : la mort.

On peut commencer par énumérer les écueils évités. Le spectaculaire, l’exhaustivité, la psychologie. Ian Curtis s’incarne dans un Sam Riley presque mimétique, dont la ressemblance est aussitôt annulée par un découpage saccadé, collection d’instantanés, qui perturbe la continuité du récit et noie les contours du chanteur dans des fondus de noir. Dans Last Days, Blake figure l’absence de nom. Il ne dit pas Kurt Cobain, mort à 27 ans (Ian Curtis avait 23 ans lorsqu’il s’est suicidé) même si tout le désigne. Blake, c’est une ascendance de poète (William Blake), et Dead Man chez Jarmusch – presque blank, le vide. Très peu de paroles, des borborygmes, des silences. Les deux chanteurs n’ont guère que la transe scénique pour exprimer l’angoisse qui les dévore, mais cela passe moins par des mots que par une agitation du corps tout entier, spasmes désespérés, ridicules.

Divergences : Corbijn construit son film, respectueux de la chronologie, tente vaguement la relecture littérale d’une vie, la dissolution d’un être. Gus Van Sant fige son personnage dans la molle éternité qui précède la mort. Ni début ni fin, une boucle de lenteur et d’inanité, filmée à distance, comme pour marquer l’impossibilité de comprendre, récuser toute identification. Icône romantique rêvée, Ian demeure tout aussi inaccessible, longue silhouette isolée, ombre fondue dans le noir et blanc de l’image, qui contraste par son élégance avec la déchéance physique de Blake.

Le choix de ces deux icônes n’est pas fortuit. Evoquer le suicide par le biais d’une figure populaire (même procédé dans Jesse James) permet une économie scénaristique. Visages imprimés dans l’inconscient collectif, le film se dispense de les caractériser, pour accéder directement à l’essentiel. Du symbole à l’individu, c’est un travail de décomposition, qui, dans sa morbide conclusion, rappelle le qualificatif désespéré d’Antonin Artaud désignant Van Gogh, mais surtout lui-même – suicidé de la société.

N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit /Rage, enrage contre la mort de la lumière. (Dylan Thomas)

Michael Pitt dans Last Days de Gus Van Sant (2005)

Sam Riley dans Control, d’Anton Corbijn (2007)

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