Portishead/Third

L’idéal serait de parvenir à séparer les choses, mieux, à les abstraire. D’un disque, isoler le son, le détacher de son contexte, n’écouter que lui et ignorer tout ce qui, photographies, récits, commentaires, distrait sournoisement l’oreille. D’une certaine manière, Portishead semble incliner vers ce retrait volontaire, mais c’est oublier que l’un des effets pervers de la discrétion est d’attiser la curiosité. Sans chercher à la dépasser, il ne fait aucun doute que l’ambiguïté leur convient, réfractée par le prisme de la voix insaisissable d’une chanteuse introvertie, dont l’évidente réticence existentielle imprègne la moindre inflexion. Sobrement intitulé Third, ce troisième album est largement commenté en termes comparatifs : moins torturé, plus ouvert sur le monde, moins maniéré… Involontaire ironie des médias qui ne manquent jamais d’accréditer cet axiome inconscient : les qualités d’hier sont les défauts d’aujourd’hui. En retour, la mise en exergue d’un chiffre en guise de titre, et, pour unique graphisme, un P massif sur la jaquette, annoncent l’indifférence du groupe quant à la réception de leur album, un refus de décoration, d’agrément, de supplément visuel facilitant l’accès à la musique. Comme leur concert, absolument dénué de mise en scène et d’attraits conceptuels, le disque ne propose pas autre chose que la musique.

Pour simplifier, on pourrait presque opposer la voix et l’accompagnement sonore. Un chant sensible, une errance farouche entre litanie soprano et notes gutturales ; des sons métalliques, des rythmes angoissants. En réalité, il s’agit d’un antagonisme de surface, dont la voix ressort plus dure encore, grinçante, portant des paroles dont la cruauté est à peine adoucie par le désespoir.

Small, tasteless, and forgot / Mesquin, insipide et insignifiant
Hoping to see, blinded like me / Espérant une révélation, aveuglé comme moi
You tried to understand, but you’re just a man / Essayant de comprendre, mais tu n’es qu’un homme
Open to scorn just like me / Méprisable comme moi
(Small)

ou encore

I am alive when I sleep / Je me sens vivre quand je dors
Why am I not in all that I got? / Pourquoi ne puis-je vivre dans ce que je possède ?
I can’t find no one to blame / A qui le reprocher ?
Stand, stand, damned one / Lève-toi, lève-toi, damnée (Threads)

Et justement, ce dernier morceau, Threads, s’achève sur un son rauque, une sirène d’alerte, qui sans réellement s’éteindre, traîne en remorque un sentiment de détresse nocturne, dont la cause n’est évidemment pas nommée. La plupart des autres chansons s’interrompent brutalement, sans conclusion, si ce n’est une désertion également prématurée de la voix. Triste, elle n’en déjoue pas moins toute tentative d’empathie, appelle parfois pour violemment rejeter, et semble même à peine tenir compte de son environnement sonore, contraint de s’adapter à elle. Un solipsisme radical ouvertement annoncé par le rythme insensé d’une mitraillette dans Machine Gun :

I saw a saviour / J’ai vu un sauveur
a saviour come my way / un sauveur s’avancer vers moi
I thought I’d see it / J’ai cru l’apercevoir
at the cold light of day / dans la froide lumière du jour
but now I realise that I’m / mais je me rends compte que je n’existe
Only for me / que pour moi-même

if only I could see / si seulement je pouvais voir
You turn myself to me / Tu me tournes vers moi
and recognise the poison in my heart / et reconnaître le poison dans mon coeur
there is no other place / nulle part ailleurs
no one else I face / personne d’autre que moi
remedy, we’ll agree, is how I feel / le remède, admettons, est ce que je ressens
here in my reflecting / dans ma propre conscience

Le chant se fait moins théâtral, abandonne le jeu des personnalités multiples tout en conservant sa richesse expressive. Parallèlement, le son a perdu quelques strates, les samples d’orchestre, les effets de réverbération… Moins sophistiquée, peut-être, mais toujours radicalement exclusive, elle suscite des émotions qu’elle relègue à sa périphérie. Conçue sans ouvertures, sans lumière, c’est une musique refermée sur elle-même, et la lecture qui se fait d’elle ne l’engage nullement.

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