Cruauté individuelle – nécessité politique

Mon meilleur ennemi, Kevin MacDonald

Une fois évacuée la déconcertante inanité du titre, qui donne à penser que l’on se retrouve face à la nième comédie américaine, abstraction faite, aussi, d’un certain sensationnalisme peut-être inhérent au sujet, voici un documentaire aussi déplaisant à regarder qu’indispensable, sur Klaus Barbie.

Klaus Barbie, c’est le SS parfait, l’incarnation sans ambiguïté du Troisième Reich, à la fois aberration humaine et pur produit d’une idéologie fédératrice. Envisager le « bourreau de Lyon » est chose facile : il n’y a rien qui puisse le défendre. Affecté, pendant la deuxième guerre mondiale, à l’élimination de la Résistance française, il accomplit sa tâche avec autant de professionnalisme que de plaisir, se chargeant bien souvent lui-même de la conduite « physique » des interrogatoires. Dans ce contexte d’abomination, on lui connaît deux coups d’éclat : la mise à mort probable de Jean Moulin, et, surtout, l’ordre de déportation des enfant de l’orphelinat d’Izieu, en 1944.

Choses connues, admises/ incompréhensibles, comme tout ce qui relève de cette époque. Seulement la vie de Klaus Barbie ne s’y arrête pas. Après avoir combattu pour Hitler jusqu’au bout, il réussit à s’échapper et parvient à fuir à l’étranger. En théorie, c’est très simple. Pour le retrouver, il suffit de le chercher, et c’est ce qui arrive. Mais le plus surprenant, le plus choquant, dans ce cas malheureusement plus représentatif que particulier, est le motif de cette redécouverte du SS non-repenti. La CIA le contacte, ainsi que nombre de ses anciens collègues, non pour le remettre aux mains de la justice, mais pour lui confier un travail. N’est-il pas spécialiste en son genre ? De la lutte contre la Résistance à la lutte anti-communiste, il y a un savoir faire qu’il serait dommage de gaspiller. C’est donc l’occasion pour lui, alors qu’il commence justement à s’ennuyer dans son quotidien de gentleman farmer en Amérique du Sud, de réactiver ses talents d’organisateur, de chasseur, de bourreau. En toute impunité. Retrouvé par Serge et Beate Klarsfeld puis brièvement arrêté dans les années 70, il est rapidement relâché : Klaus Altmann (sa nouvelle identité, à consonance juive, d’après guerre), bénéficie des protections nécessaires. Certes plus méfiant désormais, c’est-à-dire attentif à neutraliser les curieux qui l’approchent d’un peu trop près, il œuvre à la réalisation de son rêve ultime : fonder un Quatrième Reich dans la Cordillère des Andes. Il est finalement arrêté et condamné en 1987, quatre ans avant sa mort, non sans avoir été défendu avec éclat par l’avocat Jacques Vergès.

C’est donc, rapportés brièvement, les faits relatés dans ce documentaire. Autant dire qu’avant même tout analyse critique, on ne peut que se laisser submerger par l’effroi. Jusqu’aux traits de ce visage, lors du procès, de ce vieil homme amaigri, sur lequel la cruauté ne semble avoir laissé aucune trace.

Ensuite, en ce qui concerne le traitement de Kevin MacDonald, on reste mitigé. Efficace, direct, bien monté, rapide. Autant de qualités qui, dans ce cas particulier, peuvent devenir des défauts. Nul besoin de réarrangement : les faits bruts sont accablants. Parmi les personnes qui prennent la parole, des victimes, en premier lieu, des témoins, des politiciens, des historiens (notamment Robert Paxton, spécialiste américain connu pour ses recherches sur la collaboration française), sans oublier la propre fille de Barbie, dont je vous laisse découvrir le discours, et l’avocat-sophiste Jacques Vergès, d’une intelligence pour le moins particulière.

Ailleurs, on sent peut-être un peu trop le goût du cinéaste pour le suspense. Son précédent film, The Last King of Scotland, sur le dictateur ougandais Idi Amin Dada comportait à peu près tous les défauts d’une fiction historique : performance d’acteur (un oscar pour Forest Whithaker), personnages caricaturaux faire-valoir, scénario didactique, etc. La musique omniprésente rythme des images parfois décontextualisées, qui font craindre par moment un manque de rigueur, des dangereux raccourcis voire quelques réarrangements historiques douteux, même s’ils ne servent qu’à incriminer davantage Barbie. Je pense que tout dossier à charge, le plus accablant soit-il, se doit d’être d’une exactitude, d’une précision inattaquables, pour être efficace. Un contrexemple : le récent Système Poutine, dont la partialité, à mon sens, affaiblit la portée.

On attend avec d’autant plus d’impatience l’imminente dvdition d’Hôtel Terminus, de Marcel Ophüls, documentaire de 4 heures consacré à Klaus Barbie, datant de 1989.

Liens utiles :

  • Lien 1 : L’Avocat de la Terreur de Barbet SCHROEDER, document indispensable sur la personnalité très controversée de Jacques Vergès.

  • Lien 2 : Le Temps du Ghetto, de Frédéric ROSSIF, magnifique et poignante reconstitution du Ghetto de Varsovie.

  • Lien 3 : Rendez-vous avec X : émission hebdomadaire sur France Inter. L’histoire du XXème siècle, racontée autrement. Les dossiers secrets, le dessous des affaires – souvent peu ou pas racontées. Attention de ne pas devenir complètement cynique…

  • Lien 4 : la filmographie de Kevin MACDONALD à la médiathèque

  • Lien 5Les Enfants d’Izieu, lecture du livre de Rolande CAUSSE par Bulle Ogier (merci à Globeglauber)

Photo : les enfants de l’orphelinat d’Izieu

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