Un peu de soleil dans l’eau froide

Vous pouvez choisir de suivre Suzanne.

Une voix qui ne se pose jamais, nerveuse, tumultueuse – une voix à son image ; des corsages bizarrement ceinturés et décolletés, des couleurs agressives, qui crissent et se froissent; une coiffure comme un brouillon d’extravagance, aussi improbable sur cette belle femme que celle d’Isabella Rossellini dans Wild at Heart, pour laquelle je n’ai jamais pu décider si Lynch avait délibérément cherché, par cruauté, à l’enlaidir, ou bien s’il la préférait réellement ainsi, vulgaire et chiffonnée, écho pervers au mannequin lisse posant pour des marques de luxe. Suzanne ne semble épanouie que lorsqu’elle travaille. Elle fait les voix d’un spectacle de marionnettes, et la sienne, si proche de la caricature, anime à merveille les poupées grotesques qui occupent la scène pendant qu’elle reste dans l’ombre. Par sa présence disproportionnée transparaissent les frustrations anodines d’une vie ordinaire, qui, mises ensemble, confinent à l’amertume.

Ou bien Simon

Comme beaucoup de petits garçons de son âge, Simon a un visage d’ange ; il en a aussi la chevelure bouclée, derrière laquelle disparaît un regard singulièrement brouillé, comme des fenêtres battues par la pluie. D’une façon bien particulière, il est souvent seul et, s’il pouvait se poser la question, il devrait aussi admettre qu’il est un peu triste. Il a sept ans. En attendant le retour de sa grande sœur, qui vit dans un autre pays, il déambule dans Paris avec sa baby-sitter, il va à l’école, bien sûr, mais prend également des leçons de piano auprès d’une très belle jeune femme. Cependant, livré à lui-même, c’est à ses jeux qu’il retourne, sur la console, qui semblent le dédommager des absences imposées. Il arrive que sa maman débarque en coup de vent ; c’est alors une bouffée de vie, un éclat de lumière et de bruit, qui le fait vaciller un moment, des petits gâteaux, une étreinte passionnée qui sent le parfum et la cigarette, mais l’instant d’après tout a disparu. Le calme et le silence, dans l’appartement en désordre, devant la fenêtre duquel est suspendu un mystérieux ballon rouge.

Ou bien Song

Sa silhouette longiligne, son corps droit, sobre, tellement étrange dans tout ce désordre. Calme, posée – du moins en apparence… Il émane d’elle une sérénité trouble, opaque, ou est-ce un effet d’optique, parce qu’elle vient d’ailleurs ? Derrière sa caméra : Paris, Simon, le ballon rouge.

Et si tout cela n’était, après tout, que du cinéma ?

Ou encore, vous pouvez choisir Paris, le ciel, les arbres, l’appartement, le soleil, la musique, un quotidien merveilleux d’insignifiance, les querelles et l’amour, la solitude.

Inconnue, elle était ma forme préférée

Celle qui m’enlevait le souci d’être un homme

Et je la vois et je la perds et je subis

Ma douleur, comme un peu de soleil dans l’eau froide.

Paul Eluard

Le Voyage du Ballon Rouge, Hou Hsiao-hsien

à revoir, tous les autres films de ce magicien de la lumière.

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4 réflexions sur “Un peu de soleil dans l’eau froide

  1. je ne trouve nulle part dans ton billet le mot « remake » ou le nom d’albert lamorisse… si tu ne connais pas le « ballon rouge » originel de 1956, je t’en conseille la vision!

  2. Parce que ce n’est pas vraiment un remake, mais plutôt un hommage. Ce film est au départ une commande du musée d’Orsay. D’autre part – c’est pourquoi je ne l’ai pas mentionné – le titre parle de lui-même. L’original, je l’ai vu, mais j’étais si petite / il y a si longtemps (hum) que je me souviens juste d’un ballon rouge…

  3. Pingback: Le ballon rouge « Rue des Douradores

  4. Pingback: Hou Hsiao Hsien plus avant dans l’éblouissement « Rue des Douradores

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