Valse avec Bachir

Une autre guerre, une forme tout aussi déconcertante – mais un  film radicalement différent, que je qualifie cette fois sans réserve de chef d’œuvre. A l’opposé de Redacted, qui  se proposait de collecter et reproduire des témoignages directs du front, documents immédiats dénués de sensibilité ou de moralité, Valse avec Bachir ose emprunter la  douloureuse route  de la mémoire. L’expression de ce cheminement personnel épouse une forme inédite à ce genre : l’animation.   Cette démarche évoque une autre œuvre dessinée qui, elle aussi, suivant le fil intime  du souvenir, raconte un bout d’histoire du Moyen Orient: Persepolis, de Marjane Satrapi, adapté l’an passé au cinéma, récit autobiographique d’une jeune iranienne exilée en France, dont le sort est indissociable de l’évolution tragique de son pays  vers l’intégrisme. Partant d’un sujet difficile, Marjane Satrapi réalise une fresque douce amère, remplie d’humour et d’auto-dérision, dont le dessin stylisé adoucit considérablement l’horreur. Persepolis agit comme un exutoire, une salutaire dédramatisation de la mémoire ; Valse avec Bachir en est l’éprouvante tentative de réappropriation. Ari Folman tente de comprendre la guerre du Liban, dont l’acmé, le massacre de Sabra et Chatila, semble avoir été refoulé aux confins de la mémoire collective (cf l’élection d’Ariel Sharon, quelques années plus tard). Refluant à la surface de la mémoire, le passé se dilate et se déforme – hallucinations, angoisses, cauchemars, de la nuit jusqu’au jour, il infiltre l’esprit de sa substance visqueuse.

La mémoire agit par contagion, comme une maladie que les acteurs du drame se transmettent les uns aux autres. Infime particule de l’Histoire, Ari (personnage principal/réalisateur), par la relation qu’il entretient avec le groupe, franchit les distances, interroge sans relâche ses anciens compagnons d’arme, ainsi que ses souvenirs personnels, de sorte que, extrayant de l’oubli, fragment par fragment, une conscience collective, il retrouve sa place au monde, et, par là, reprend possession de lui-même. Drame individuel – drame universel : la mémoire transcende la subjectivité – qu’elle soit trompeuse, lacunaire ou métaphorique. Valse avec Bachir émet l’hypothèse que tous les chemins mènent au passé. La philosophie, appréhendée dans ce qu’elle offre de plus sensible,  est également la marque d’un autre cinéaste, Terrence Malick, en particulier dans Thin Red Line (dont le sujet est la bataille de Guadalcanal)… On y retrouve cette même dialectique entre l’individu et le groupe, la présence de l’infini qui se manifeste dans la nature, l’inexplicable détachement qui peut s’emparer d’un homme en plein combat… Ainsi la scène titulaire du film advient-elle comme un moment de grâce horrifique, figurant avec poésie et pudeur la scission  opérée  par la guerre dans le psychisme humain. Les notes merveilleuses d’une valse de Chopin en plein combat, sous la photo géante de Bachir Gemayel, (chef assassiné des phalangistes chrétiens libanais), annonce l’indicible dénouement de la quête, mais non la fin de l’Histoire. Fonctionnant comme un commentaire, la musique sous-titre émotionnellement chaque scène, soit qu’elle la renforce, soit qu’elle s’inscrive en décalage par rapport à l’action.

A voir brièvement une bande annonce, ou même les reproductions jointes à cet article, on pourrait se sentir déçu par un graphisme jugé, a priori, trop conventionnel, peut-être laid, utilisant des couleurs difficiles comme le jaune, sans finesse, grossièrement. Je dirai simplement que le mouvement joue un rôle essentiel dans la perception des images, non pas qu’elles soient animées avec la virtuosité des productions américaines – en fait c’est juste le contraire : les corps sont frappés d’une lenteur presque insupportable à l’œil, une lenteur qui donne la nausée – exactement celle que l’on peut ressentir en rêve, lorsque la peur qui nous enjoint de courir nous glace, nous fige et nous retient par des lanières invisibles.  Le fond, peint à l’aquarelle, contraste violemment avec la netteté des personnages. Ces éléments, qui heurtent l’esthétique, griffent l’œil, me semblent justes et vrais, en osmose avec le sujet. Il est d’ailleurs beaucoup question de regard, dans ce film où la responsabilité ne peut être admise sans traumatisme. Pour un temps, il est possible de dissocier voir et savoir,   se laver les mains, oublier, mais certains événements s’inscrivent ailleurs qu’au fond de l’œil. En retrait et en plein cœur du conflit, Valse avec Bachir accomplit cette prouesse rare, aujourd’hui, de parler de soi sans obscénité, et  toucher ainsi l’universel.

[Suite de l’analyse]

Valse avec Bachir, d’Ari Folman, actuellement au cinéma.

La musique, de Max Richter : YV 1590

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Une réflexion sur “Valse avec Bachir

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