Fins sans violence

En route pour rejoindre sa maîtresse dans un luxueux hôtel, un homme assiste à un accident de la route ; une femme meurt sous ses yeux. A son amie avide pourtant d' »événements », il ne raconte rien  mais, attentif à sa conversation superficielle, sa légèreté, en laquelle il ne voit qu’une forme d’innocence, le touche. Dans une autre ville, un écrivain épie chaque soir par la fenêtre le déshabillage d’une  distante voisine. Par hasard, il la rencontre dans la rue et se rend compte que la frêle jeune femme qu’il avait imaginée de loin est en réalité très âgée. Pour teinter de tragédie la fin d’une liaison trop calme, une femme engage un acteur censé jouer le rôle de son mari auprès de son amant.

Ces histoires, amères et mélancoliques, composent, parmi d’autres, les Péchés Innombrables, de l’écrivain américain Richard Ford, celui-là même qui publie cette année L’Etat des Lieux, que je n’ai (pas encore…) lu. Portraits subtils, sans haine et presque sans souffrance, de couples défaits, ces récits sinuent dans les sillons invisibles qui ravinent les sentiments. Lorsque survient la rupture, l’amour, déjà exsangue, ne fait plus mal ; par vagues refluent des souvenirs très doux, qui, du lointain où ils se tiennent, ressemblent à ces vieux films dont l’image, à moitié effacée, frémit, se brise et craque, l’écran fissuré de sombres entailles, et se regardent avec une voluptueuse nostalgie.

Il est rare, et d’autant plus précieux, que la fin de l’amour soit dépeinte avec une telle délicatesse. Qu’ils soient plaintifs, hurlants, fielleux ou cyniques, si souvent les films et les livres se complaisent dans l’agonie. Aussi, parce que l’on s’identifie parfois à certain trait finement observé, on adhère trop vite à leurs conclusions hâtives et désolées. Richard Ford  atteint un niveau d’abstraction tel qu’il nous épargne le sordide et l’indécent. Certains dialogues, denses, elliptiques, me rappellent, toutes proportions gardées, les échanges hiératiques qui font la beauté des romans de Henry James : « – Tout ira bien, dit-il, avec un sourire forcé qui le calma. – En mettant à part la question de savoir quand je te reverrai. – En la mettant à part. Il garda le sourire. » Cette façon d’écrire, je ne sais pourquoi, détachée, sans ostentation et sans naturel, me touche plus que tout autre. L’immédiat n’y a pas lieu, débarrassé de toute illusion. Ce qui se présente comme tel, les dialogues justement, sont en réalité redéfinis en fonction de ce qui va suivre ; ils inscrivent le passé dans le présent, non pas comme seul un livre peut le faire, parce qu’ils font état de  la difficulté d’exister dans l’instant. On anticipe, on se souvient, mais on est rarement là. Cette absence au monde détermine, imperceptible, la cruelle discordance de l’amour, toujours ailleurs, toujours autre, plus présent dans le quotidien où il demeure invisible que dans l’esprit qui n’en saisit que l’illusion.

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2 réflexions sur “Fins sans violence

  1. Sur ton conseil indirect, j’ai commencé à lire ce livre par la fin. J’ai bien aimé le passage où la femme adultère disparait du viseur du photographe pour tomber dans l’abîme, laissant à son amant le soin de retrouver la voiture qu’elle avait déplacé dans l’espoir de rompre sa liaison. Ta critique est très juste, mais quel néant dans ces vies déchirées !

  2. Pingback: Cellules littéraires cancéreuses « Rue des Douradores

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