Le verbe sans la chair…

Un roman lu récemment – il s’agit d‘Elégie pour un Américain de Siri Hustvedt – sans être désagréable ni même ennuyeux, a réveillé en moi certaines questions. Il en est de ces pensées comme de ces personnes que l’on voit peu et qui, du fait de ces longs intervalles, à chaque nouvelle rencontre (le plus souvent due au hasard), nous semblent changées, tant en raison de notre évolution personnelle que de la leur, et des effacements sélectifs de la mémoire. A la périphérie de préoccupations plus quotidiennes, ces idées resurgissent soudain, ranimées par un livre, un article, une citation, et c’est alors un regard nouveau que l’on applique sur elles, enrichi de tout ce qui, entre temps,  est venu nourrir notre esprit, nous émouvoir ou nous durcir le cœur.

Ce livre  s’est imposé à moi de façon plutôt ambiguë. En premier lieu parce qu’il est conçu, comme c’est la mode aujourd’hui, pour provoquer un suspense artificiel. On y trouve une multiplicité de personnages, des « réguliers » et des « satellites », une multiplicité de micro-histoires, qui forment, en alternance, de courts chapitres, censés tenir le lecteur en haleine. Ce besoin de fabriquer un roman psychologique à la manière d’un roman policier, est assez significatif de notre époque, et s’adresse à un lecteur impatient, nerveux, avide de diversité et de distraction, habitué à la forme découpée, fragmentaire et cubiste des séries américaines. Répondant à la lettre au cahier des charges du « page turner », Siri Hustvedt, sur une intrigue principale assez banale, greffe toutes sortes de récits, répondant en cela à une exigence immédiate et commerciale,  bien différente de celle qui motiva les fameuses digressions dans La Princesse de Clèves qui, autour de l’héroïne, tissait un subtil réseau d’apprentissage, alimentant ses peurs, ses désillusions pour édifier, à l’échelle de l’œuvre, le tableau pessimiste de l’idéal amoureux.

Une des raisons pour lesquelles Siri Hustvedt reste confinée dans la multiplicité tient à sa narration étrangement (involontairement ?) théorique. Là encore, il en va de l’influence du roman américain sur la littérature actuelle. Je parle du roman documenté, journalistique. Un exemple parmi tant d’autres : Tom Wolfe, qui, sur base d’une minutieuse enquête in situ, déploie, un peu artificiellement, un scénario, en général assez simpliste – l’intérêt étant évidemment de dépeindre un milieu, une classe, de façon plus séduisante (accessible) que sous la forme attendue, astreignante aussi, mais plus adéquate, d’un livre de sociologie. Au fait, Zola ne faisait-il pas déjà la même chose ? Sans doute ; la différence est que Zola, lui, avait la personnalité, la verve créatrice, l’inspiration immense d’un artiste, capable de transformer, malaxer, retourner, transcender sa matière. Détail comique (ou affligeant): la bibliographie en fin de roman. Bonne élève, Siri Hustvedt remercie chaleureusement psychiatres, neurologues, étudiants, malades mentaux, etc etc, qui lui ont permis de suivre leur travail, d’infiltrer leur quotidien, afin de charger son histoire de « réel », de « vraie vie ». La question est moins de savoir si son Elégie pour un Américain reflète exactement ce qu’elle ambitionne de décrire, que de trouver où, dans ce travail de documentariste, réside encore la création artistique ? Depuis quand demande-t-on à l’écrivain de nous instruire ? de vérifier ses sources ? Ne préfère-t-on pas (en tout cas moi) qu’il invente ? qu’il – crée – ?

Nantie de ce savoir, Siri Hustvedt en oublie que la réussite d’un roman tient à la faculté de façonner un récit, ou des personnages, à partir d’une matière  (quelle qu’elle soit,  théorique, intellectuelle, intime…) qui, justement, irrigue chaque élément du livre, et demeure invisible. Elle se contente d’exposer des idées (pas très originales),  le reste se réduisant à sa fonction, action ou personnage, lesquels sont ensuite commentés psychologiquement, sociologiquement, historiquement… Quelle lourdeur ! qu’en est-il de la vérité romanesque ? Un exercice scolaire, rien de plus. Et c’est bien l’écueil dans lequel ce livre se précipite, de n’être finalement que le commentaire (savant ?) de tout ce qu’il aurait dû être, la description d’un brouillon artistique, le canevas de sa propre carcasse (nombreuses descriptions passionnées d’installations, de films…) : un livre qui contemple son projet, toujours à coté de lui-même, parallèle, comme une paresse, un refus de vivre son sujet, de lui donner chair et sang.

La lecture d‘Elégie pour un Américain laisse un arrière-goût bizarre, une frustration. On reste à l’extérieur du roman  anémié, impénétrable parce que dépourvu de profondeur (malgré le ton sérieux, concerné). La magie de l’art est la suivante, et c’est une manipulation cruelle : comme le rêve le fait pour nous dans le sommeil, il crée une  réalité étrange, puissante et primitive, qui, plus intelligible que cette grande nuit intérieure, qui est notre âme ou le néant, éclaire en quelque sorte  une petite partie de notre propre opacité.

La chair et le verbe

Entre deux formes d’amour que seul le désir semble relier  – l’étreinte et les sentiments – ils se demandent si, après cette nuit, ils resteront ensemble.

Dans la chaleur de l’été, avec son plafond haut, ses meubles anciens remplis de linge brodé, son buffet maussade dans la cuisine, l’appartement légèrement vieilli évoque une époque où les conventions simplifiaient l’amour, sans nécessairement le réduire, par un rituel, une carte  délicatement impérieuse qui, parmi tant d’autres précautions, interdisait sa  sphère à cette zone mate, épaisse, qui lui fait douloureusement concurrence, celle de l’individualité. Sans révolte ni nostalgie, ce couple de cinéma donne chair à un questionnement très actuel, sur le devenir d’une relation, sur sa possibilité même, sachant que la vie, imprévisible et capricieuse, ne légitime ni l’espoir ni l’angoisse, et que rien de ce qui s’invente ou se conçoit trop tôt ne préfigure l’avenir. Les voilà, corps magnifiques dans leur nudité morale et physique, transfigurés par le désir, conscients que ce moment originel de l’amour, unique et illusoire, est, d’une certaine façon, son apogée, ce point vertigineux où, gorgée d’un double mystère,  l’étreinte confine à l’anéantissement. L’homme s’amuse, marivaude, conte des aventures mi-vécues mi-fantasmées. Elle aussi, elle le suit, renchérit. Avec  les mots s’initie une nouvelle manière de faire l’amour, de marier jouissance et souffrance pour un plaisir plus aigu mais plus terrifiant. A ce jeu, elle est moins résistante, mais clairvoyante, comprenant que le plus sûr moyen de se perdre est de vouloir se préserver… Si désormais, les sentiments succèdent à l’étreinte, sans plus en être la condition, l’inversion, bien que  naturelle, laisse une légère amertume, d’autant que l’amour n’est jamais – ce sont leurs propres mots – qu’un commencement.

Nuit d’été en ville, de Michel Deville, avec Marie Trintignant et Jean-Hughes Anglade (1990)