Défaire et nouer

Si toute une vie devait, tel un linge aux plis compliqués  qui, une fois déployé, révèle une surface lisse et nue, s’enrouler sur la trame unie d’une seule soirée, autour d’elle l’histoire s’arrondirait pour l’emprisonner dans une boucle parfaite qui, mise en roman, se tracerait dans l’intimité d’une nuit de noces, et s’intitulerait, empruntant avec pudeur le nom du lieu, Sur la plage de Chesil. Ils seraient deux, par concentration. Elle – très belle jeune femme, dont la bonne éducation tiendrait lieu de corps social – serait  violoniste, rien d’autre. Du reste, elle détournerait les yeux, ôterait les mains, éloignerait les lèvres. Inintéressée, déplacée. Si elle devait, malgré son isolement, tomber amoureuse, elle forcerait l’intelligence pour pallier la froideur, embaumerait de tendresse l’horreur de la chair. Face à elle, un jeune homme intrépide, enthousiaste, tomberait en admiration devant cet être si différent, inaccessible et proche, glacial et délicat,  mystérieux, impénétrable. Ils pourraient peut-être, le temps de se « connaître », de se faire la cour – tout se passe au début des années soixante – tendre l’un vers l’autre, partager une illusoire sincérité, ivres de désir inassouvi, s’abuser de conversations   ; ils pourraient se frôler, se tenter, vaciller et osciller jusqu’à l’arête tranchante de cette nuit fatale, sur la plage, où leur histoire se brise et recommence.

Ian McEwan est également l’auteur d’Atonement.

Fins sans violence

En route pour rejoindre sa maîtresse dans un luxueux hôtel, un homme assiste à un accident de la route ; une femme meurt sous ses yeux. A son amie avide pourtant d' »événements », il ne raconte rien  mais, attentif à sa conversation superficielle, sa légèreté, en laquelle il ne voit qu’une forme d’innocence, le touche. Dans une autre ville, un écrivain épie chaque soir par la fenêtre le déshabillage d’une  distante voisine. Par hasard, il la rencontre dans la rue et se rend compte que la frêle jeune femme qu’il avait imaginée de loin est en réalité très âgée. Pour teinter de tragédie la fin d’une liaison trop calme, une femme engage un acteur censé jouer le rôle de son mari auprès de son amant.

Ces histoires, amères et mélancoliques, composent, parmi d’autres, les Péchés Innombrables, de l’écrivain américain Richard Ford, celui-là même qui publie cette année L’Etat des Lieux, que je n’ai (pas encore…) lu. Portraits subtils, sans haine et presque sans souffrance, de couples défaits, ces récits sinuent dans les sillons invisibles qui ravinent les sentiments. Lorsque survient la rupture, l’amour, déjà exsangue, ne fait plus mal ; par vagues refluent des souvenirs très doux, qui, du lointain où ils se tiennent, ressemblent à ces vieux films dont l’image, à moitié effacée, frémit, se brise et craque, l’écran fissuré de sombres entailles, et se regardent avec une voluptueuse nostalgie.

Il est rare, et d’autant plus précieux, que la fin de l’amour soit dépeinte avec une telle délicatesse. Qu’ils soient plaintifs, hurlants, fielleux ou cyniques, si souvent les films et les livres se complaisent dans l’agonie. Aussi, parce que l’on s’identifie parfois à certain trait finement observé, on adhère trop vite à leurs conclusions hâtives et désolées. Richard Ford  atteint un niveau d’abstraction tel qu’il nous épargne le sordide et l’indécent. Certains dialogues, denses, elliptiques, me rappellent, toutes proportions gardées, les échanges hiératiques qui font la beauté des romans de Henry James : « – Tout ira bien, dit-il, avec un sourire forcé qui le calma. – En mettant à part la question de savoir quand je te reverrai. – En la mettant à part. Il garda le sourire. » Cette façon d’écrire, je ne sais pourquoi, détachée, sans ostentation et sans naturel, me touche plus que tout autre. L’immédiat n’y a pas lieu, débarrassé de toute illusion. Ce qui se présente comme tel, les dialogues justement, sont en réalité redéfinis en fonction de ce qui va suivre ; ils inscrivent le passé dans le présent, non pas comme seul un livre peut le faire, parce qu’ils font état de  la difficulté d’exister dans l’instant. On anticipe, on se souvient, mais on est rarement là. Cette absence au monde détermine, imperceptible, la cruelle discordance de l’amour, toujours ailleurs, toujours autre, plus présent dans le quotidien où il demeure invisible que dans l’esprit qui n’en saisit que l’illusion.

Le verbe sans la chair…

Un roman lu récemment – il s’agit d‘Elégie pour un Américain de Siri Hustvedt – sans être désagréable ni même ennuyeux, a réveillé en moi certaines questions. Il en est de ces pensées comme de ces personnes que l’on voit peu et qui, du fait de ces longs intervalles, à chaque nouvelle rencontre (le plus souvent due au hasard), nous semblent changées, tant en raison de notre évolution personnelle que de la leur, et des effacements sélectifs de la mémoire. A la périphérie de préoccupations plus quotidiennes, ces idées resurgissent soudain, ranimées par un livre, un article, une citation, et c’est alors un regard nouveau que l’on applique sur elles, enrichi de tout ce qui, entre temps,  est venu nourrir notre esprit, nous émouvoir ou nous durcir le cœur.

Ce livre  s’est imposé à moi de façon plutôt ambiguë. En premier lieu parce qu’il est conçu, comme c’est la mode aujourd’hui, pour provoquer un suspense artificiel. On y trouve une multiplicité de personnages, des « réguliers » et des « satellites », une multiplicité de micro-histoires, qui forment, en alternance, de courts chapitres, censés tenir le lecteur en haleine. Ce besoin de fabriquer un roman psychologique à la manière d’un roman policier, est assez significatif de notre époque, et s’adresse à un lecteur impatient, nerveux, avide de diversité et de distraction, habitué à la forme découpée, fragmentaire et cubiste des séries américaines. Répondant à la lettre au cahier des charges du « page turner », Siri Hustvedt, sur une intrigue principale assez banale, greffe toutes sortes de récits, répondant en cela à une exigence immédiate et commerciale,  bien différente de celle qui motiva les fameuses digressions dans La Princesse de Clèves qui, autour de l’héroïne, tissait un subtil réseau d’apprentissage, alimentant ses peurs, ses désillusions pour édifier, à l’échelle de l’œuvre, le tableau pessimiste de l’idéal amoureux.

Une des raisons pour lesquelles Siri Hustvedt reste confinée dans la multiplicité tient à sa narration étrangement (involontairement ?) théorique. Là encore, il en va de l’influence du roman américain sur la littérature actuelle. Je parle du roman documenté, journalistique. Un exemple parmi tant d’autres : Tom Wolfe, qui, sur base d’une minutieuse enquête in situ, déploie, un peu artificiellement, un scénario, en général assez simpliste – l’intérêt étant évidemment de dépeindre un milieu, une classe, de façon plus séduisante (accessible) que sous la forme attendue, astreignante aussi, mais plus adéquate, d’un livre de sociologie. Au fait, Zola ne faisait-il pas déjà la même chose ? Sans doute ; la différence est que Zola, lui, avait la personnalité, la verve créatrice, l’inspiration immense d’un artiste, capable de transformer, malaxer, retourner, transcender sa matière. Détail comique (ou affligeant): la bibliographie en fin de roman. Bonne élève, Siri Hustvedt remercie chaleureusement psychiatres, neurologues, étudiants, malades mentaux, etc etc, qui lui ont permis de suivre leur travail, d’infiltrer leur quotidien, afin de charger son histoire de « réel », de « vraie vie ». La question est moins de savoir si son Elégie pour un Américain reflète exactement ce qu’elle ambitionne de décrire, que de trouver où, dans ce travail de documentariste, réside encore la création artistique ? Depuis quand demande-t-on à l’écrivain de nous instruire ? de vérifier ses sources ? Ne préfère-t-on pas (en tout cas moi) qu’il invente ? qu’il – crée – ?

Nantie de ce savoir, Siri Hustvedt en oublie que la réussite d’un roman tient à la faculté de façonner un récit, ou des personnages, à partir d’une matière  (quelle qu’elle soit,  théorique, intellectuelle, intime…) qui, justement, irrigue chaque élément du livre, et demeure invisible. Elle se contente d’exposer des idées (pas très originales),  le reste se réduisant à sa fonction, action ou personnage, lesquels sont ensuite commentés psychologiquement, sociologiquement, historiquement… Quelle lourdeur ! qu’en est-il de la vérité romanesque ? Un exercice scolaire, rien de plus. Et c’est bien l’écueil dans lequel ce livre se précipite, de n’être finalement que le commentaire (savant ?) de tout ce qu’il aurait dû être, la description d’un brouillon artistique, le canevas de sa propre carcasse (nombreuses descriptions passionnées d’installations, de films…) : un livre qui contemple son projet, toujours à coté de lui-même, parallèle, comme une paresse, un refus de vivre son sujet, de lui donner chair et sang.

La lecture d‘Elégie pour un Américain laisse un arrière-goût bizarre, une frustration. On reste à l’extérieur du roman  anémié, impénétrable parce que dépourvu de profondeur (malgré le ton sérieux, concerné). La magie de l’art est la suivante, et c’est une manipulation cruelle : comme le rêve le fait pour nous dans le sommeil, il crée une  réalité étrange, puissante et primitive, qui, plus intelligible que cette grande nuit intérieure, qui est notre âme ou le néant, éclaire en quelque sorte  une petite partie de notre propre opacité.

La chair et le verbe

Entre deux formes d’amour que seul le désir semble relier  – l’étreinte et les sentiments – ils se demandent si, après cette nuit, ils resteront ensemble.

Dans la chaleur de l’été, avec son plafond haut, ses meubles anciens remplis de linge brodé, son buffet maussade dans la cuisine, l’appartement légèrement vieilli évoque une époque où les conventions simplifiaient l’amour, sans nécessairement le réduire, par un rituel, une carte  délicatement impérieuse qui, parmi tant d’autres précautions, interdisait sa  sphère à cette zone mate, épaisse, qui lui fait douloureusement concurrence, celle de l’individualité. Sans révolte ni nostalgie, ce couple de cinéma donne chair à un questionnement très actuel, sur le devenir d’une relation, sur sa possibilité même, sachant que la vie, imprévisible et capricieuse, ne légitime ni l’espoir ni l’angoisse, et que rien de ce qui s’invente ou se conçoit trop tôt ne préfigure l’avenir. Les voilà, corps magnifiques dans leur nudité morale et physique, transfigurés par le désir, conscients que ce moment originel de l’amour, unique et illusoire, est, d’une certaine façon, son apogée, ce point vertigineux où, gorgée d’un double mystère,  l’étreinte confine à l’anéantissement. L’homme s’amuse, marivaude, conte des aventures mi-vécues mi-fantasmées. Elle aussi, elle le suit, renchérit. Avec  les mots s’initie une nouvelle manière de faire l’amour, de marier jouissance et souffrance pour un plaisir plus aigu mais plus terrifiant. A ce jeu, elle est moins résistante, mais clairvoyante, comprenant que le plus sûr moyen de se perdre est de vouloir se préserver… Si désormais, les sentiments succèdent à l’étreinte, sans plus en être la condition, l’inversion, bien que  naturelle, laisse une légère amertume, d’autant que l’amour n’est jamais – ce sont leurs propres mots – qu’un commencement.

Nuit d’été en ville, de Michel Deville, avec Marie Trintignant et Jean-Hughes Anglade (1990)