Tout homme séjourne en son semblable

« Qu’il soit ou non dans mon livre, tout homme séjourne en son semblable et celui-ci en celui-là et ainsi de suite dans une chaîne infinie de créatures et de témoins jusqu’aux ultimes confins du monde. » (Cormac McCarthy)

Certains films, certains livres, sont si riches, si foisonnants, si généreux, qu’ils semblent pluriels. En les décomposant, on obtient d’autres livres, ou d’autres films, qui eux-mêmes multiples, peuvent encore être divisés. Différents des récits gigognes qui respectent une certaine hiérarchie et s’imbriquent, tels des poupées russes, les uns dans les autres, ils prolifèrent anarchiquement et n’ont ni centre de gravité ni géométrie. La difficulté est double : gérer les structures du désordre apparent et donner à l’infime l’ampleur de l’infini. Or, il est déjà si difficile de créer ne serait-ce qu’un seul personnage, abstraction de chair et de sang,   amplitudes diverses, contrastes et inconnues ; il est si délicat de suggérer l’intériorité, l’absence dans un corps, l’esprit dans le néant – qu’est-ce alors, de créer une société, un monde,  la vie ! Peu en sont capables! Ces innombrables personnages littéraires, pour la plupart, ils n’existent pas. Parole et apparence ne suffisent pas…  Je me souviens d’un passage dans le journal de Kafka, où, songeant à son roman Le Disparu, il se plaint que ses personnages lui échappent, vont et viennent à leur guise, sans respecter son plan d’écrivain. Comme c’est étrange, que ces êtres-là existent, alors qu’il ne les a même pas gratifiés d’un nom. C’est cela, la création véritable : l’autonomie. Un personnage existe davantage par ce qu’on ignore de lui que par ce qu’on en sait.

Ici pourtant je parle de cinéma – du dernier film d’Arnaud Desplechin. Un réalisateur capable de créer un monde, une généalogie, des personnages aussi diserts qu’insondables, affublés de prénoms mythologiques comme par refus de les nommer. Pour chacun, une histoire particulière, un passé – un mystère. Si tous convergent vers un foyer principal, celui-ci n’en est pas moins temporaire et accessoire : le temps de Noël et la nécessité d’une greffe. Plus important, le lien familial qui les relie agit paradoxalement comme moteur d’éparpillement, par un jeu simultané d’attirance et de répulsion. En première ligne, Élisabeth et Henri, frère et sœur ennemis qui, par moment, semblent ne plus former qu’un seul être monstrueux, chimère ambivalente, figure de mort et de vie, ravalant toutes les contractions. Il est vrai que tout se mélange : la laideur du Nord et la beauté de l’image, la maison bourgeoise et l’excentricité de ses habitants, les religions catholique et juive, le réel et le mythe, les arts et la vie, les musiques, les sentiments.  Tout se mélange par exigence de sincérité. Sans dualisme, sans résolution morale, sans rationalisation autre que celles, délirantes, que s’inventent les personnages, sans consolation. Ce refus d’une dialectique mensongère laisse alors une place immense à la transcendance, ni explicite ni dogmatique, mais diffuse, qui se devine, discrète, dans les indices semés tout au long du film, principalement par Abel, le père magnifique, fervent lecteur de la Torah, dont il connaît certains morceaux par cœur, passionné de musique, qu’il suit à même les partitions.

Un conte de Noël fait partie de ces films que l’analyse semble paraphraser. D’où cette ébauche d’étude, ces phrases en suspens  : je ne m’attarde sur rien d’autre que  sur mon propre enthousiasme. Comme toujours, mes goûts personnels me portent vers un cinéma très littéraire, je le reconnais. J’aimerais revoir  ce film avec un cahier sur les genoux, me souvenir des dialogues, des images, des citations. Mais il y a encore autre chose. Cette invention de personnages, ni héros ni modèles, composée d’êtres vrais, entiers, défectueux, est en moi comme ombres et échos, lointains, profonds, intérieurs.

Voir aussi sur ce blog : Mathieu Amalric : double jeu

Un Conte de Noël, Arnaud Desplechin

Filmographie d’Arnaud Desplechin

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Une réflexion sur “Tout homme séjourne en son semblable

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