Creuser par déploiement

Act: un titre, un programme. En musique plus qu’en tout autre domaine, l’art et la théorie, qui s’attirent et se repoussent, fusionnent rarement. L’idée anéantit la musique; ou bien, la musique anéantit l’idée. Rolf Wallin, c’est l’évidence inverse: l’art transfigure la théorie.

Les concepts s’ouvrent et se ferment, circulent ou se figent, prolifèrent ou assèchent. Ce double tranchant est au cœur même de la pensée de Rolf Wallin, né à Oslo en 1957. Formé au Conservatoire, il débute dans les milieux du rock et du jazz. Cette pratique, que les puristes qualifieraient de déviante, élargit d’emblée ses horizons, de sorte que, pour la suite, son seul principe devient de ne s’en fixer aucun. En musique, nier une partie revient à nier le tout : « Ceci implique une certaine innocence dans l’exploration des multiples possibilités dans l’art de combiner les sons. La scène de la musique contemporaine a à sa disposition une vaste gamme d’expressions. Dans cet univers, chaque compositeur doit construire son propre monde musical cohérent, défini, étroit ou étendu. C’est ce que j’essaie de faire, et je serai très inquiet le jour où je sentirai que les frontières de mon monde musical ne bougent plus. » L’exigence est double: diversification des moyens d’une part, recherche de fond d’autre part. Aussi retrouve-t-on Wallin à plusieurs niveaux de la scène musicale: trompettiste dans des orchestres de jazz, auteur d’œuvres électroacoustiques pour des chorégraphies contemporaines, professeur et, bien sûr, compositeur. Ici comme ailleurs, la sophistication se pose comme impératif fonctionnel. Il s’agit de se fixer, à l’aide de logiciels informatiques, un cadre de travail rigide et d’y développer sa créativité. La contrainte est l’aiguillon de l’inspiration. Conscient des écueils de la musique contemporaine (dogmatisme, nihilisme, froideur, cacophonie…), il analyse, évite, louvoie et se met au défi de garder le sens de la création intact, d’évoluer positivement sans jamais sacrifier la musique au modernisme. Marqué par la figure du Docteur Faustus, il aime se remémorer, comme pour se prémunir contre ses propres démons, que pour trouver des voies musicales nouvelles ce personnage de Thomas Mann a vendu son âme au diable.

Bien sûr, au fil du temps, il s’est regardé changer, mûrir, se défaire peu à peu de sa propre affectivité pour accéder aux domaines plus objectifs de la composition. Le cadre de travail austère qu’il s’impose lui offre en retour la liberté d’intensifier l’émotion. Contenue mais concentrée, elle brûle d’autant plus, puissante, dynamique, radieuse. Ce disque, Act, en est la preuve: il bouleverse le cœur autant qu’il sollicite l’esprit, il enflamme et invite au recueillement.

Rolf Wallin s’exprime aussi très bien par écrit. Le commentaire apporte sur son œuvre un éclairage qui, bien qu’inutile – la musique se suffit à elle-même – lui donne une dimension supplémentaire, à la fois plus personnelle – il confie ses doutes, ses interrogations – et universelle, démarche philosophique pertinente, mise en perspective de son travail dans un contexte historique. De fait, Act est non seulement un disque qui s’écoute, c’est aussi une musique qui se lit. De chaque œuvre, le sens est explicité et le livret raconte des histoires merveilleuses. La plage titulaire invite à l’action collective; les instruments, d’abord mis en concurrence, sont conduits jusqu’à l’apothéose – l’orchestre devient la métaphore de la société. Le concerto Das War Schön! dialogue avec Mozart. Et cette conversation au plus profond de ce qui relie au travers du temps les deux musiciens prend une résonance d’autant plus insolite qu’elle se choisit un intermédiaire saugrenu : « Herr Stahr », le sansonnet de Mozart, pour lequel le grand musicien, attendri par le gazouillis de son compagnon ailé, en vint à modifier deux mesures de son concerto pour piano n°17. Tides, avec son titre limpide, mais souvent galvaudé, tend à objectiver par l’orchestre le mouvement des marées…

Ces discours pourraient aussi bien ne pas avoir lieu si la musique n’était pour eux un écrin aussi beau. L’harmonie entre œuvre et intentions est atteinte. Les percussions sont d’une telle diversité sonore que l’on croit se trouver en présence d’un orchestre d’une complexité inédite, dont les éléments, tantôt enchevêtrés, tantôt solitaires, semblent ne devoir rendre de compte qu’à la musique elle-même, à un idéal devenu sensible par eux seuls. D’une pièce, calme, apaisée, à une autre où les éléments se déchaînent, on prend le temps de mesurer à quel point les couleurs que traduit un instrument dépendent intimement du contexte dynamique qui les environne. Un soin minutieux est porté à la succession des morceaux, laquelle semble aussi obéir à une idée précise, soigneusement dissimulée sous l’alternance parfaite des rythmes, mais perceptible dans le détail, comme en témoignent les notes finales, particulièrement mesurées, qui sont moins un achèvement, un pré-silence, que déjà – touchante intuition de l’infime – prémices du morceau suivant, annonce d’une renaissance. Ou peut-être n’est-ce que la formulation d’un désir personnel, le rêve que cette musique-là ne finisse jamais.

Act/Das War Schön!/Tides, Rolf Wallin

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