Nadia écoute

Pour la voir, il ne faut pas regarder son visage, mais ses mains. Mobiles, déliées, elles semblent jouer sans cesse sur un piano invisible, une musique intérieure, idéale. Le visage est neutre, opaque, et son unique ouverture, la lumière du regard, disparaît derrière d’épaisses lunettes. Nadia Boulanger, le réalisateur l’a bien compris dont la caméra s’attache plus à la gestuelle qu’à ce masque impénétrable, ne se donne pas au portrait psychologique; seul transparaît le professeur de piano. Parfois, on en vient à s’interroger, a-t-elle existé pour elle-même, en dehors de ce travail ? Son temps et son espace – ses « mercredis » où elle recevait chez elle une cinquantaine d’élèves – sa profonde implication, l’intensité de sa concentration, y avait-il encore, dans sa vie, une place pour autre chose ? Tout juste cette question est-elle soulevée implicitement, mais ne pas y répondre, de l’aveu du réalisateur, fut la condition même du film. Incidemment, on apprend que sa décision d’abandonner la composition suivit le décès prématuré de sa sœur Lili, elle aussi excellente musicienne. Les notations biographiques sont rares, une mère aristocrate russe, un père français, musicien, l’énumération de ses diverses et hautes fonctions dans l’enseignement. C’est tout.

Pour brouiller les pistes, l’attention semble se focaliser sur ses illustres élèves, Philip Glass, Daniel Barenboïm, Aaron Copland, etc. et ce petit garçon que l’on voit jouer près d’elle, Emile Naoumoff, aujourd’hui pianiste professionnel. Mais ceux que l’on interroge, Léonard Bernstein et Igor Markevitch, ne parlent que d’elle. Le documentaire oscille sans cesse entre distance et rapprochement, entre une volonté de témoigner en tant que personnage-clé d’une génération, et la pudeur, un désir manifeste de ne rien dévoiler, pas même ses propres goûts musicaux. Les longs plans sur ses leçons, d’un côté la pratique, de l’autre quelques réflexions théoriques, et ses mains, sur lesquelles la caméra revient obstinément, la révèlent en toute discrétion: un plan trop près, une question malheureuse, on le sent, pourraient tout compromettre. Elle affirme que le rôle du professeur est de découvrir son élève. Parce qu’elle distingue le talent du génie – un don extrêmement rare – il lui importe de connaître, creuser, approfondir, agir comme le révélateur d’une personnalité. Ainsi, celle qui a marqué un siècle de musique, ne s’imposait pas comme un maître, ne cherchait pas à prescrire une lecture personnelle de la partition: elle apprenait à écouter. Et si ce documentaire parvient à transmettre quel fut l’esprit de l’enseignement de Nadia Boulanger, il devient à son tour un objet didactique universel.

Bruno Monsaingeon, musicien et documentariste, atteint l’équilibre. Entre le visible et l’invisible, le dit et le non-dit. Malgré l’exiguïté de l’espace, les angles de vue se démultiplient, on est dans l’évocation, la suggestion, presque dépourvues de commentaires. Le plus remarquable est ce parti pris humaniste qui ne montre aucun de ces musiciens dans une position glorieuse. Ici, ils sont élèves parmi les élèves, et leurs noms prestigieux sont autant d’abstractions, détachés d’eux-mêmes, clairement accessoires. Ni hagiographie ni légende, Mademoiselle, comme l’informe le titre, tend à restaurer une humilité artistique, effaçant les noms, les individus, pour que seul demeure l’essentiel, la musique.

Le documentaire a été réalisé en 1975, puis remonté en 1977, deux ans avant la mort de Nadia Boulanger. Elle avait alors nonante ans.

Mademoiselle,  BRUNO MONSAINGEON

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