La vérité est étrange

« La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle, ou ne sera pas. » André Breton, L’Amour Fou (1937)

Sans rêve il n’est pas d’amour ; sans amour il n’est de rêve – ainsi s’énonce la pensée de Peter Ibbetson et son étrange histoire. Son destin fait mentir l’irrémédiable, bien qu’il soit d’emblée marqué par une perte : celle de sa mère, une longue maladie et la mort, suivie de celle du foyer, un jardin merveilleux et  une petite voisine, compagne de jeu mutine, complice, source originelle de l’émotion, colère ou ravissement. Paradis perdu, ce monde de l’enfance se transforme en rêve dès l’instant où, malgré les larmes, un oncle inconnu l’emporte au loin, dans une autre ville, dans une autre vie. Il n’oublie pas, pourtant ; architecte au talent reconnu,  homme de qualité, il s’ennuie, son passé lui pèse, vague et permanente insatisfaction. Nulle femme  jamais ne l’attire, sinon la Duchesse, qu’il rencontre enfin, par hasard ou nécessité. Croyant avoir enfin réussi à s’affranchir de son obsession d’enfance, c’est elle précisément qu’il retrouve là, dans un autre jardin, mariée à un autre homme. Rouages d’une tragédie ordinaire : le triangle impossible, le meurtre, et l’enfermement. Une autre vie ailleurs: le rêve peut reprendre.

Adapté d’un roman de George Du Maurier,  ce film, dont le public américain se détourne, enthousiasme les surréalistes français. Fait plus extraordinaire encore que l’assentiment de ce groupe  hétérogène et capricieux, Peter Ibbetson a très bien vieilli. La réussite d’un mélodrame tient souvent du miracle : de la sensibilité à la sensiblerie, du lyrisme au pathos, la démarcation n’est jamais clairement définie, ni par l’époque ni par l’esthétique. L’avantage de Peter Ibbetson est d’avoir été conçu sur base d’un contre-emploi : Henry Hathaway et Gary Cooper étant tous deux rattachés au cinéma d’aventure, ils imposent  un traitement sobre et réaliste. Des scènes courtes et bien découpées induisent un style elliptique qui soutient avec un minimum d’effets le basculement du rêve à la réalité. Les choses les plus étranges sont vraies, et la vérité est étrange : ces mots prononcés par l’héroïne s’appliquent littéralement à la mise en scène. L’imaginaire n’est jamais aussi puissant que lorsqu’il est sollicité – une image forte laisse entrevoir ce que l’on peut soi-même concevoir. Dans Peter Ibbetson, tout est d’une grande candeur. Une lumière surnaturelle  jaillit de l’intérieur- c’est une simple lumière; des champs de fleurs, des paysages montagneux, des forêts – rien qui étonne vraiment l’œil. L’union spirituelle des amants dans un monde qu’ils constituent eux-mêmes et définissent par leur volonté propre rappelle l’idée que l’amour est un sentiment  infime ou infini – à la mesure de ceux qui le conçoivent.

Peter Ibbetson, de Henry Hathaway, avec Gary Cooper (1935) – une belle édition avec, en complément : commentaires de Bertrand Tavernier et Noël Simsolo, portrait de Henry Hathaway par Patrick Brion.

Filmographie de Henry Hathaway (1898-1985)

Filmographie de Gary Cooper (1901-1961)

George du Maurier (1834-1896) est aussi le grand-père de la romancière Daphné du Maurier (1907-1989), reprise au cinéma par Hitchcock :

Jamaica Inn (1939)

Rebecca (1940)

Les Oiseaux (1963)

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