L’homme superflu

Ployer, éprouver le poids des choses –  lignes et limites,  voir la rue  dépeuplée décolorée, l’océan gris  – contre la folie, revenir vivre dans sa famille, ne supporter ni amour ni  bienveillance – confondre désir et réalité, se croire sauvé lorsqu’on est à peine utile davantage utilisé – dédaigner ce qui se donne vouloir l’insaisissable – choisir ou non entre la mort et la vie – se résigner peut-être.

Dernier venu dans une succession de héros tragiques, Leonard  (prénom qui, en anglais, a une sonorité très douce) est un homme généreux mais suicidaire, inadapté, déroutant, défait. Contre un foyer chaleureux, oppressant de vie, de projets, de bonheur – qualités qui imposent un idéal précis, concret, une  exigence critique – il se rétracte; ange déchu, abîmé de nostalgie. Par l’intermédiaire de Joaquin Phoenix, déjà présent dans ses deux films précédents, James Gray dépeint un être qui voudrait se détacher de sa famille, confortable noyau originel mais écrasante puissance spirituelle et  affective. Une rupture partielle fige son angoisse, le maintient dans un état léthargique propice aux illusions et rêves éveillés.

L’intrigue de Two Lovers, classique triangle amoureux, se distingue par sa forte subjectivité, laissant croire que le réalisateur raconte toujours la même histoire, la sienne. Joaquin Phoenix devient un alter ego en conscience, projection malheureuse d’un esprit tourmenté.  Outre la récurrence de la famille juive déployée comme une micro-société, le lieu du drame est également invariable :  Brighton Beach, enclos fermé de quelques rues qui s’ouvre et s’achève sur l’océan. Dans ce cadre saturé d’idées morbides s’inscrivent en boucle le délitement de l’individu et le retour morose du fils prodigue. Des influences littéraires (Dostoïevski, Shakespeare) intelligemment détournées, et réactualisées, étoffent le déroulement de l’histoire, aussi sobre que les tonalités brunes et grises qui dominent l’image. James Gray pratique une virtuosité discrète, de coulisses, fondée sur une parfaite géométrie du cadrage et de la construction du plan. Cette façon de capter le réel, avec mesure et sincérité apparente, accentue son lyrisme. Le monde prend forme au travers d’un regard tantôt éteint, tantôt exalté, mais toujours extérieur, fasciné. Celui qui regarde ainsi ne participe pas, il reste en dehors. La maladresse trahit une inconsciente marginalité : Leonard perçoit le monde tel qu’il le désire ou le craint, non pas tel qu’il est – neutre. Dévoré par l’insatisfaction, l’amour brille à ses yeux comme  seule issue possible à son incapacité de vivre. S’il s’incarne ici en une jeune femme radieuse et superficielle, lumières et ténèbres en un seul corps, celle-ci devient l’écran idéal de ses propres projections, miroir d’une autre existence, d’un avenir enfin possible. Ceux qui l’aiment, ceux qui veillent sur lui – sa mère (magnifique Isabella Rossellini), sa fiancée « officielle » , sa famille  – il les considère comme une menace qui, du fait de leur disponibilité, accusent sa propre indigence,  son désarroi initial.  Il est, tout simplement, un homme superflu, que le réel ennuie.

Two lovers de James Gray, avec Joachin Phoenix, Gwyneth Paltrow, Vinessa Shaw, Isabella Rossellini…

Mon analyse du film pour le site de la Médiathèque

Lien 1: A propos de Little Odessa

Lien 2: Filmographie de James Gray

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Une réflexion sur “L’homme superflu

  1. Pingback: Le rêveur s’il faut le définir « Rue des Douradores

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