Il Divo : encore un diable en costume!

Il Divo : ce film, d’avance je savais que je ne le comprendrais pas. Des événements évoqués, des innombrables noms cités – l’Italie des années 80 – je n’ai pas saisi grand-chose. Et pourtant, il me semble, c’était prévu que des gens comme moi ne connaissent pas les actualités de cette époque, qu’ils se représentent la politique italienne comme un rêve tourmenté de corruption, d’instabilité extrême, qu’ils s’imaginent un imbroglio infernal, une effarante succession d’attentats et de crimes non résolus, préparant la place du bouffon actuel : Berlusconi. Ce tableau grossier, un peu caricatural sans doute, n’entrave pas l’intelligence du film. C’est à peine une question de degré, de détails  – à saisir ou non. Aussi, Il Divo pourrait  être un film muet, dont on aurait supprimé bannières et étiquettes, son expressivité picturale et sonore suffirait encore à en manifester le sens et la force.

Mon obsession depuis le début était de faire un film dynamique, presque un opéra rock, sur un sujet aussi éloigné que possible du rock et de son dynamisme. (Paolo Sorrentino, Positif n°575). Le montage sonore impressionne dès les premières minutes : opéra, rock, techno, musique sirupeuse se juxtaposent, vertigineusement, en phase avec une image stylisée. Les voix, soumises elles aussi au remixage, renvoient à cette idée que la parole participe, au même titre que le son, à une création totale. Si le cinéma se fonde souvent sur une hiérarchie de constituants, selon laquelle, par exemple, la narration et les dialogues dominent le montage ou la photographie, Il Divo se conçoit comme une symphonie. Au cœur d’une orchestration sophistiquée, nul instrument ne surpasse l’autre. Voilà un style d’une fulgurance telle que, en dépit d’un scénario vicieusement complexe, le sens éclate dans le moindre détail. Paolo Sorrentino, que l’on affilie naturellement au cinéma italien engagé des années 70, préfère citer Kubrick et Scorsese, dont il partage le goût pour la virtuosité. On songe un moment à un Barry Lyndon sublimé, qui abuserait de la musique et des clairs-obscurs, à l’exclusion de tout autre procédé. Quant au personnage principal, le divin, Andreotti, il figure à merveille la créature bizarre, hybride d’un être réel et de sa réinvention scénique. Petit homme trapu, serré dans un costume impeccable, démarche raide et néanmoins efféminée (c’est possible, il faut voir!), tête enfoncée entre les épaules étroites, visage inexpressif, impassible,  les rides comme plis malheureux sur la peau d’un chien triste, la paire d’oreilles aussi comiques que répugnantes, dont les lobes supérieurs s’affaissent mollement sur le pavillon (impressionnant travail de maquillage et pose de prothèses, j’imagine, sur l’acteur Toni Servillo). Dans le registre de l’introversion et de l’étrangeté glaçante, l’incarnation du mal est suffisamment crédible –  voix posée, langage mesuré, discours axiomatique – pour qu’ Andreotti devienne sous nos yeux un monstre théâtral, shakespearien. Dans ce mélange d’outrance et de sobriété,  on décèle les traces d’une métaphysique très italienne, à mi-chemin entre Dante et la commedia dell’arte.

Je serais presque tentée de prétendre que la matière historique importe peu, si cette réflexion n’était pas motivée par ma propre ignorance, d’autant que  le succès de ce film en Italie n’est  certainement pas étranger à sa portée politique. En réalité, Paolo Sorrentino, qui a écrit le film seul, a fait de nombreuses recherches et rencontré beaucoup de monde, y compris Andreotti lui-même. Certes, le résultat tient de la spéculation, puisque le personnage, qui possède d’abondants dossiers personnels contre ses ennemis (pour autant qu’ils soient encore vivants), a échappé à toutes les condamnations. En définitive, si Il Divo ressemble davantage à une œuvre d’art qu’à un film historique, c’est que le réalisateur prend toujours le parti de la beauté. Ni démontratif ni didactique, le film réactualise une forme d’expressionnisme qui n’hésite pas à traiter le cinéma comme un langage qui se suffit à lui-même.

Il Divo, de Paolo Sorrentino (prix du jury à Cannes, 2008) – à voir au cinéma.

Lien 1 : Les Conséquences de l’amour de Paolo Sorrentino (2004)

Lien 2 : Barry Lyndon, de Stanley Kubrick (1975)  – NB: je n’aime pas du tout ce film…

Lien 3 : Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, Elio Petri (1970) – en vidéo uniquement.

Lien 4 : Lucky Luciano, Francesco Rosi (1973) – en vidéo uniquement.

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