New York par écrit

New York ou les ambiguïtés  de l’Amérique :  triomphe et deuil. Cité du spectaculaire,  verticale et  grouillante, Hélène de Troie moderne…  Dans son ventre difficile, en bas, en haut, à tous les étages : les artistes.

Existe-t-il une œuvre qui puisse répondre au nom générique de roman new-yorkais ? La question se pose, précisément telle que l’annonce le documentaire Romans made in New York. Mais le pluriel du titre propose déjà une réponse. Six écrivains, interrogés, filmés chez eux, dans des  quartiers différents, c’est presque autant de villes séparées. Très vite, à les regarder comme entités distinctes, on se sent pris d’une envie irrépressible de les rapprocher,  les réunir, les confronter, puisqu’ils sont voisins, qu’ils ont, malgré leurs différences, la même activité, des préoccupations similaires. Mais non, l’écrivain est un être solitaire, qui n’apprécie pas forcément le travail des autres. Autour de chacun, un gros trait noir, un vide. Creuser, racler, réinventer autrui – parfois s’inverse en incapacité sociale.

Nelly Kaprièlian, fielleuse critique aux Inrock et, occasionnellement, au Masque et la Plume, rencontre tour à tour Jay McInerney, Marisha Pessl, Jonathan Franzen, Jonathan Safran Foer, Nicole Krauss et Rick Moody. Le documentaire, qui dure moins d’une heure, n’est rien de plus qu’un reportage télévisé,  trop court, superficiel : des entretiens réduits au minimum, des clichés urbains superflus, quelques lectures malheureusement traduites et une inévitable séquence sur le 11/09 … Qu’en retirer ? Un sentiment d’indiscrétion et d’inutilité , lorsque je constate que, moins attentive aux paroles, je  scrute les visages,  je fouille des yeux les quelques mètres visibles des appartements, étonnée, déçue, prête à croire qu’un écrivain qui se montre dans son intimité commet une erreur, se trahit.  Peut-être la radio conviendrait-elle mieux, car elle encourage moins cette fâcheuse curiosité qui porte sur le physique et la vie privée des artistes… Ici, quoi qu’il en soit, ils n’ont pas le temps. Le contenu du documentaire se résume à une maigre promotion par la personne.

En découvrant Jay McInerney, je me félicite de ne l’avoir jamais lu. Marisha Pessl ne me fait pas regretter l’abandon de son premier livre, La physique des catastrophes, après 200 pages d’ennui profond. Je constate qu’elle ressemble à ce qu’elle écrit : une jolie femme très intellectuelle qu’un langage tarabiscoté sauve à peine de la banalité. Par contre, malgré les lunettes noires et le look hollywoodien, Rick Moody me donne diablement envie de le lire. Quelques phrases sur l’écriture, une exigence d’innovation formelle, la lecture d’un bel extrait de Tempête de Glace me laissent penser qu’il y peut-être là un trésor insoupçonné. Jonathan Franzen, dont les Corrections m’avait enchantée, ressemble à un Woody Allen du roman. Comique et volontairement pathétique. Son immeuble, dit-il, est le plus laid du quartier ; pour se protéger du bruit, il utilise une triple protection : boules quiès, casque et disque de bruit blanc (sorte de grondement neutralisateur). Anecdotique.

Ceci, bien sur, est une vision totalement subjective du documentaire. Influencée par les livres déjà lus, ou pas. D’ailleurs, c’est en pleine connaissance de cause que j’avoue être tombée sous le charme de Jonathan Safran Foer, auteur du magnifique Tout est illuminé, et de Extrêmement fort et incroyablement près. Imaginez : d’emblée il cite l’influence de Kafka! Tant pis, je bois ses paroles. Car, contrairement aux écrivains qui l’ont précédé devant la caméra, il a quelque chose à dire – sur la littérature américaine, dont la qualité, selon lui, est inversement proportionnelle à l’état de santé du pays. Sur la réception de ses livres: il raconte avoir été stupéfait qu’un Noir s’approprie l’histoire, profondément juive, de Tout est Illuminé. Sur son métier, enfin : commencer un livre est facile – il en a commencé des dizaines – c’est finir qui est compliqué… Plus tard, on rencontre son épouse, l’écrivain Nicole Krauss. Si j’apprécie moins son Histoire de l’Amour, je suis néanmoins ravie de l’entendre dire que les livres de Kafka (forcément) et Bruno Schulz (bientôt un billet à propos de cet écrivain merveilleux), sont à son chevet.

De Paul Auster et Siri Hustvedt, pas un mot. Trop (re)connus ?

Ce documentaire diffusé sur Arte, je l’ai regardé par internet. La chaîne offre généreusement, pour chaque émission,  sept jours de visionnement gratuit sur son site.

Romans made in New York, de Sylvain Bergère, Nelly Kaprièlian.

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7 réflexions sur “New York par écrit

  1. Même si le documentaire est un peu court, ça a l’air passionnant: enfin voir les têtes des écrivains que j’aime ! Merci pour ce lien, j’y vais dès ce soir.

  2. J’étais aussi enthousiaste que toi… avant de le voir… Consacrer une heure à chaque écrivain, voilà ce qui serait bien! En tout cas, tu me diras ce que tu en penses…

  3. J’ai l’impression que ce n’est déjà plus disponible !
    En tous cas, je suis du même avis que toi par rapport à Marissha Pesl, sauf que je l’ai terminé. L’histoire s’accélère dans les 100 dernières pages, ce qui est dommage parce que le tout aurait pu être mieux dosé.
    Jay McInerney, ça vaut la peine… peut-être pas tous ses romans mais j’ai été heureusement surprise par « La belle vie », totalement différent de « Bright lights, big city » très marqué par son époque.

  4. Cerise sur le gâteau, dans ce documentaire, Nelly Kaprièlian donne d’emblée la fameuse « clef » de la Physique des Catastrophes! En général d’ailleurs, c’est une abonnée aux spoilers!

  5. C’est pour ça que je ne lis jamais les (ses) critiques en entier avant d’avoir lu le livre en question. J’essaie juste de capter une certaine atmosphère pour savoir si ça pourrait me plaire.

  6. Dialoguer avec un écrivain suppose que l’on soit capable de s’effacer pour que sa parole se déploie. Nelly K. possède-t-elle ce talent rarissime que quelques journalistes ont longuement développé en radio ?
    Puis, l’image est indiscrétion, mais aussi distraction. Elle nous tire loin de l’essentiel et impose son point de vue, qui est rarement le nôtre. Le paysage intérieur d’un écrivain est-il celui de son bureau ?

  7. De ce côté, on ne peut pas reprocher à Nelly d’envahir l’écran ; au contraire, elle s’efface autant que possible. L’ennui, c’est que les séquences sont si courtes que journaliste ou pas, l’écrivain n’a pas le temps de dire grand-chose. En ce qui concerne l’arrière plan, il est prédéfini par le documentaire: il s’agit de New York… à tort ou à raison, la ville s’impose comme déterminante pour l’œuvre de ces écrivains. C’est sans doute vrai, mais certainement restrictif.

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