Les ambiguïtés du cinéma

Toute œuvre qui traverse les époques en additionnant  les formes d’expression  se complique  de lectures anachroniques et contradictoires qui l’enrichissent ou la trahissent, la renforcent ou l’atténuent. Écrit à la fin du XIXème siècle par Rudyard Kipling, L’Homme qui voulut être Roi fut adapté au cinéma en 1975 par John Huston. Entre l’écrivain colonialiste franc-maçon et le prolifique réalisateur américain, la distance, sans doute, justifie l’audace d’une transposition très  littérale. Quelles qu’aient été les intentions de John Huston, les joyeuses tribulations de ses personnages dans les paysages grandioses du Moyen-Orient n’en modèlent pas moins un récit idéologiquement trouble et ambigu.

Deux Anglais, allègrement incarnés par Sean Connery et Michael Caine,  partent à la conquête d’une contrée lointaine, le Kafiristan, dans la seule idée d’en piller les richesses. Supérieurs en armes et en stratégie, ils parviennent sans difficulté à leurs fins, leur effronterie se trouvant maintes fois couronnée par une chance imméritée. L’histoire violente est traitée avec humour et légèreté ; malgré la brutalité des affrontements, au rythme des péripéties, le sang se dilue dans le burlesque. Insensiblement, d’honneurs en succès faciles, le roi blanc (Sean Connery), grisé par le respect surnaturel qu’il inspire, abandonne ses facéties et finit par prendre sa fonction au sérieux. En lui la volonté de puissance se substitue à la cupidité. Sa réussite lui semble plus réelle qu’utilitaire,  c’est un signe du destin,  une dignité suprême en laquelle il voit désormais, certes indûment, une obligation morale. Soudain le récit s’assombrit, la farce révèle son côté tragique. Le spectateur est pris au dépourvu, sa désinvolture se retourne contre lui. Et les questions fâcheuses se bousculent alors: que valent ces héros sympathiques qui s’imposent à main armée dans un pays, une culture, qui n’est pas la leur ? Que vaut un pouvoir correctement exercé, bénéfique même, s’il est usurpé ? Qu’en est-il du droit d’ingérence sur les peuples qui se déchirent ? Quelle attitude adopter face à une religion cruelle, superstitieuse et instrumentalisée ? La beauté sidérante de la nature constitue un contrepoint silencieux aux ambitions humaines. En vain. Le monde n’a de valeur qu’en terme de ressources (céréales, bétail),  l’espace, concrètement, s’apprécie sous forme de territoire.

Le changement des mentalités, du livre au film,  qui se prolonge encore jusqu’à aujourd’hui, doit-il relativiser tout jugement ? Car ce sujet n’est encore que trop actuel, et la façon anodine, presque involontaire, dont le film (le livre?) distille la controverse, la laisse pour ainsi dire en suspens, force le spectateur à prendre parti. On est loin du cinéma moralisateur hollywoodien, toujours si prudent quand il s’agit de mettre en scène un anti-héros, un épisode honteux de l’Histoire… Dans l’Homme qui voulut être Roi, les conquérants sont des joyeux lurons,  la férocité disparaît sous une désarmante puérilité, les indigènes sont des guerriers incultes et superstitieux.  Apologie ou critique du colonialisme ? La question reste ouverte – tel est le prix de l’honnêteté intellectuelle.

L’Homme qui voulut être Roi/ The man who would be king, John Huston

Autre billet sur John Huston : Faux prophètes – vraies souffrances

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Une réflexion sur “Les ambiguïtés du cinéma

  1. Dans les « Ethiopiques », Corto s’étonne de rencontrer un officier de Sa Très Gracieuse Majesté lisant autre chose que du Kipling.

    Les aventures exotiques dans des contrées dangereuses avec comme but un butin immoral, prétexte à la fuite, rappellent effectivement celles de Corto et Raspoutine. Mais si les frères d’armes de Kipling sont au final séparés par une ambition nourrie par le colonialisme, les personnages de Pratt sont au contraire deux ennemis, alliés objectifs, qui rejettent cyniquement toute forme d’idéologie.

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