La psychanalyse est un jeu d’enfants

Cela faisait quelques années que je ne m’étais plus frottée au bon vieux Hitchcock, sinon de loin, par tous ses successeurs-épigones qui se réclament de lui, sans qu’on sache vraiment s’ils font référence au mythe du réalisateur un peu fou génial tout puissant et avant-gardiste (comme Orson Welles) ou aux qualités réelles, mais désormais un peu dépassées, d’une œuvre fondatrice dans l’histoire du cinéma… Toujours est-il que, sans vouloir offenser la légende, je n’en ai peut-être pas choisi le meilleur bout, mais je me suis bien amusée. Le film en question, Spellbound, est une sorte d’application scolaire et naïve des théories psychanalytiques. Tourné en 1945, cinq ans après l’installation de Hitchcock aux Etats-Unis, le film s’accorde à la popularité des analyses freudiennes à Hollywood. Pour guérir une névrose, il suffit de réactiver la mémoire et d’en extraire les éléments de la petite enfance qui en sont la cause. Alors c’est très drôle. Il y a l’inévitable divan, la mise en situation (en cas d’urgence, un contexte similaire agit comme un catalyseur de mémoire),  l’indispensable transfert, le refoulement, les crises, les syncopes – une mécanique du cerveau imparable ! Hitchcock se fait plaisir, on s’en doute, déguise un éminent psychanalyste en docteur Freud (accent à l’appui), sans omettre la séquence-clef du rêve, transparent comme un cluedo, séquence qui, dessinée par Dali, ouvre dans le film une formidable scène surréaliste, dont l’esthétique et l’originalité transcendent le caractère par ailleurs très classique de l’image.

On peut savourer l’esprit grivois d’un cinéaste toujours prêt à jouer au chat et à la souris avec la censure (le code Hays en vigueur à l’époque est une stimulante parade à ses propres inhibitions) – baisers défaillants,  sous-texte érotique  comme cette phrase, prononcée par Ingrid Bergman avec un sourire en coin : « Darling, we’re only at the beginning, don’t hit too hard just yet.« . Les amants dorment sagement dans des lits séparés, au  plus chaud de la nuit ils s’enveloppent de peignoirs trop pudiques pour être honnêtes… ou encore, ce clin d’oeil à la caméra : s’embrasser sur le quai d’une gare n’est admis que s’il y a séparation, mais incompréhensible si le couple monte ensemble dans le train. Ces détails enchanteurs compensent la niaiserie de l’affaire, dans la mesure où le désuet peut s’avérer divertissant. Connu pour ses déclarations provocatrices, Hitchcock disait d’ailleurs : « Un film n’est pas une tranche de vie, c’est une tranche de gâteau… Je m’intéresse a priori fort peu à l’histoire que je raconte, mais uniquement à la manière de la raconter. » Et si cela ne suffit pas, eh bien on peut encore s’attarder sur le beau visage de Gregory Peck, ou sur celui d’Ingrid Bergman qui n’est pas unique mais multiple, changeant, tantôt sensuel tantôt sévère, vieux ou très jeune,  l’expression modifiant au gré de l’humeur un arrondi, un angle, creusant ou soulignant une courbe selon la lumière en elle et du dehors.

Spellbound (La maison du docteur Edwards), Alfred Hitchcock, 1945

Voir aussi, chez Noreille, la chronique du Mystérieux docteur Korvo, film également scénarisé par Ben Hecht sur le thème de la psychanalyse.

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