Plus Robinson que lui

Cette fois, Kafka parle de Robinson…

Photo de Vincent

… il a fallu que Robinson trouve de l’embauche, qu’il effectue un dangereux voyage, qu’il fasse naufrage et mille autres choses, moi il suffirait que je te perde pour être immédiatement Robinson. Mais je serais plus Robinson que lui. Il avait encore son île, et Vendredi, et toutes sortes de choses, sans compter le bateau qui est venu le chercher et qui a tout ramené à un rêve ; moi je n’aurais rien, pas même mon nom, je te l’ai donné, lui aussi.

Et c’est pourquoi, dans une certaine mesure, je suis indépendant de toi ; précisément parce que ma dépendance a dépassé toute limite. Le « ou bien ou bien » est trop grand. Ou bien tu es à moi, et c’est bien ; ou bien je te perds, et alors ce n’est pas, mettons, mauvais, mais exactement rien ; il ne me reste plus ni jalousie, ni souffrance, ni crainte, ni rien. Évidemment il est blasphématoire de bâtir ainsi sur un être : c’est pourquoi la peur rampe  autour des fondations, mais ce n’est pas une peur qui te concerne, c’est la peur de l’audace d’avoir ainsi bâti.

Kafka, extrait des Lettres à Milena, traduction par Alexandre Vialatte, la Pléiade.

Autre texte de Kafka: Le Silence des Sirènes

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Notes esquivées d’Entre les murs

Ce matin dans le métro, je m’assieds en face d’un petit garçon  d’apparence très sage qui porte un joli manteau bleu vif. Il doit avoir sept ans, peut-être six, ses pieds ne touchent pas le sol. Dans ses mains, un grand cahier, sur lequel je lis La conjugaison du verbe avoir. Pour moi, le métro est un poste d’observation passionnant. Cet insatiable besoin de solitude qui est le mien se double d’une attention exagérée pour autrui. Non pas de l’intérêt, dans la mesure où je n’attends ni ne recherche rien de cette analyse silencieuse et discrète, mais une forme de curiosité qui se porte tantôt sur les traits d’un visage, une expression, un comportement, une tenue, un maintien – mon champ d’étude est varié – éléments à partir desquels je tente de reconstituer, ou d’inventer, l’être dont je ne perçois qu’une partie infime,  quelque chose   dont il n’aurait peut-être pas conscience, sans rapport avec ce qu’il fait, l’endroit où il se rend – sa vie concrète, aléatoire – quelque chose d’indicible, qu’il m’arrive de ressentir violemment, sans qu’il n’y ait  ni rencontre ni interaction d’aucune sorte. Cette activité de reconstruction m’ouvre un espace de connaissance insolite, entre conscience et imagination. Ce petit garçon retient mon attention. Trop jeune, d’après moi, pour circuler ainsi tout seul dans le métro. Pourtant, il ne semble pas accompagné : ses yeux, rivés tantôt sur son cahier, tantôt perdus dans le vague, ne cherchent manifestement pas d’autres yeux.  Je me demande s’il étudie vraiment, ou si son cahier lui sert seulement de paravent, de protection contre la solitude. Il rêvasse en pressant le cahier contre lui, puis il s’y replonge, le front plissé ; je comprends qu’il répète mentalement sa leçon. C’est impressionnant, l’activité cérébrale  qui se reflète sur un visage d’enfant. Mais aussi, grâce à elle, il n’est pas vraiment dans le métro, le verbe avoir le retient dans un petit monde où il n’est plus seul, où le temps d’aller à l’école se limite à cet instant suspendu, ce passage qui s’étire, du verbe avoir conjugué au présent.

Entre les murs

Les êtres qui se forment ainsi dans mon imagination s’effacent lentement,  jamais en une fois. Plutôt ils s’estompent, se mélangent à d’autres pensées. Aujourd’hui j’ai encore à l’esprit un film vu hier soir, Entre les murs,  du cinéaste  Laurent Cantet et du prof / écrivain  François Bégaudeau. Tout a déjà été dit, je crois, sur cette œuvre primée à Cannes, tant de fois encensée, critiquée, débattue et retournée que l’on finit par ne pas savoir du tout à quoi s’attendre. Le plus drôle, c’est qu’après avoir vu le film, mon opinion n’est pas davantage fixée. Le « spectacle » d’une école de la banlieue, une classe difficile, avec l’insolence, la grossièreté, la violence et le désarroi d’une bande d’adolescents, eh bien ça me stresse. N’étant ni mère, ni professeur, quelle légitimité puis-je avoir dans la critique d’un  film direct, planté crûment dans son sujet du début à la fin, et qui n’en sort pas, basé sur une expérience vécue, François Bégaudeau-auteur interprétant son propre rôle, juge et partie comme le lui reproche un collègue. Certes, c’est du cinéma! Un film pareil, qui brouille documentaire et fiction, doit-on l’appréhender comme une fiction ou comme une réalité ? J’ai tendance à croire que dès qu’une caméra se pose, on est dans la fiction (principe d’incertitude d’Heisenberg : toute mesure perturbe le système). Je le sais, il n’empêche, ce cinéma a sur moi un effet anxiogène. J’ai l’impression d’être prise en otage par cette représentation frontale du réel. Frontalité particulièrement accusée ici : le titre signifie un huis clos. Enfermé dans la classe, avec le prof et ses élèves. Enfermé dans la vision du prof, qui se confond avec tout le reste, si bien qu’il est pratiquement impossible de définir le point de vue du film… Empathie, refus de l’autorité (qui favoriserait la violence), et perte de contrôle de part et d’autre. Au-delà du contenu documentaire, ne nous y trompons pas : c’est découpé, monté, engrenagé à merveille, sans temps mort, tensions, coups de théâtre, ellipses providentielles, etc. Pas du cinéma hollywoodien, pas du Zola, mais de quoi tenir en haleine, avec des séquences callibrées et un équilibre émotionnel compensatoire (une scène nerveuse pour une scène légère…). Les acteurs sont formidables. Là, je m’incline : les jeunes sont d’un naturel à couper le souffle. Comme souvent, un film qui me laisse sceptique m’en rappelle un autre, plus marquant.  Entre les murs contre L’Esquive, d’Abdellatif Kechiche : la cité, un cours de français (et, dans L’Esquive, un prof formidable, qui tient  un vrai discours aux élèves, qui les interpelle sans se laisser démonter, sans renoncer à son autorité), des jeunes paumés…  Mais à l’approche littérale et éprouvante de Bégaudeau, L’Esquive ajoute une autre dimension, trace des lignes de fuite, crée une polyphonie, compense ce que la fiction déforme  par une démultiplication des fictions : théâtre, cinéma, jeux de l’amour et du hasard dans la micro-société des adolescents.  Unidimensionnel, littéral, et par là trompeur, Entre les murs emprisonne, enferme ; la richesse narrative de  L’Esquive décale l’intrigue et libère un espace d’interprétation. Finalement je regarde un film avec une telle intensité que qu’à tort ou à raison ma compréhension naît de mon imaginaire. Lorsqu’un film m’enferme entre les murs, j’étouffe et je ne vois plus rien.

L'Esquive

Pour une analyse complète et fouillée du film, lire le billet de Comment c’est : Ecole cul-de-sac.

Entre les murs, de Laurent Cantet

L’Esquive, d’Abdellatif Kechiche

Ethique et art contemporain

Un sujet que j’aurais préféré ne pas évoquer ici, pour ne pas jouer le jeu du scandale, et parce que cela m’attriste, que cela m’écœure. En parler revient à nourrir des discours vains sur la cruauté et  à gloser sur des comportements  somme toute exceptionnels, hors norme – et par conséquent d’une seule voix condamnés. L’article du Monde qui m’a révélé cette histoire choquante m’a mise en colère pour une autre raison : le journaliste s’y montre à ce point naïf et mal informé, qu’il finit par faire de grossiers amalgames, mélangeant critiques et idéologies, valeur artistique et valeur marchande, traumatisme personnel et sadisme (je sais, cette énumération est incohérente mais elle reflète très exactement le contenu de l’article). Enfin je veux pas en dire plus, c’était dans le Monde, c’était inepte. Aujourd’hui, en ouvrant le blog de Libération 24 heures philo, je découvre, par hasard sur le même sujet, un billet de François Noudelmann (qui anime également Les vendredis de la philosophie sur France Culture, émission hautement recommandable). Et vraiment je suis éblouie. En quelques paragraphes d’une clarté irréprochable, le philosophe parvient à démonter toute l’entreprise, et plus loin cette tendance  qui consiste  à confondre art et provocation, engagement authentique et autopromotion. C’est-à-dire à croire sans discernement tout ce qu’une personne médiatique peut proférer  pour attirer l’attention .

Les faits. Adel Abdessemed, artiste français apparemment bien vu / bien coté, monte une exposition de vidéos où on peut le voir mettre à mort une série d’animaux (chien, cheval, chèvre, faon..) à coups de masse. Comme il se doit, les associations de protection des animaux portent plainte, en vain : le sacrifice s’est fait dans le bon droit, en toute légalité, au Mexique, pays où cette pratique est apparemment autorisée. Le scandale mousse comme il se doit et les salles d’exposition se remplissent. Ah oui, j’oubliais  :  par son carnage,  Adel Abdessemed veut dénoncer l’hypocrisie des mangeurs de viande qui ne veulent pas mettre le nez dans les abattoirs. Pour autant, l’artiste n’est ni un défenseur des animaux (on s’en réjouit) ni même végétarien. Trop facile. Quant à sa démarche, c’est un mélange assez régressif entre tartuferie et loi du talion. Surtout : les victimes le sont doublement.

Passons à ce qui m’intéresse vraiment : l’éthique. Voici quelques extraits du papier de François Noudelmann, dont je vous conseille vivement la lecture complète.

« L’histoire de l’art est faite de provocations fécondes. Mais la provocation « morale » est un genre moins esthétique que social et ses ressorts ne se limitent pas à la transgression des codes. Très souvent l’immoral n’est que l’envers de la morale : la défense de meilleures valeurs s’y cache sous couvert d’anticonformisme. La provocation morale en art recèle trop souvent la moraline. Et surtout elle se contente du premier degré de la réaction, recherchant la « bonne mauvaise conscience » des choqués.

« Si l’artiste avait eu un peu de courage, il serait allé dans les abattoirs, il aurait forcé les lieux interdits au public et aux caméras. Mais non, prudent, il est allé au Mexique où la loi autorise l’abattage à demeure, ce qui permet au filmeur d’échapper à tout procès. Un artiste, à ce compte-là, pourra exhiber dans les musées européens l’excision d’une petite fille en Afrique de l’Ouest, pour le plaisir et l’effroi du spectateur occidental. Certes l’art contemporain, après des décennies d’abstraction et d’intellectualité, a réinvesti le pathos. Mais l’affect a des complexités, des subtilités qu’ignore ce rapport immédiat à la chose. »

(…)

« Le spectacle de la peine de mort donnait autrefois de telles émotions. Le généreux Camus croyait favoriser son abolition en obligeant les défenseurs de la guillotine à assister à cette abomination. Le moraliste ignorait qu’elle attire les foules et il fallait un psychanalyste tel que Lacan pour observer qu’un meurtre commis par un individu lève un interdit et appelle une répétition. Il expliquait ainsi que le crime des sœurs Papin, accompagné de cruautés, avait suscité une forte émotion collective moins par son horreur que par le déclenchement d’un désir de mort partagé par tous et incarné par l’institution judiciaire. »

L’art au marteau : un coup de massue pour les animaux, François Noudelman.

Cinopéra

Natalie Dessay  dans le rôle principal de « La Sonnambula » de Bellini ce samedi 21 mars : c’est  au Metropolitan Opera de New York ( le « Met »). Voir ce spectacle quand on est  Bruxellois, quel rêve fou ! Pourtant,  c’est le plaisir proposé à  plus d’un million de spectateurs dans le monde. Depuis trois ans déjà, le Met utilise les nouvelles techniques de transmission sonore et visuelle en haute définition pour diffuser  en direct (« Live in HD ») quelques-uns de ses spectacles dans des salles de cinéma. En Belgique, pour la deuxième année consécutive, Kinepolis participe à ce projet.  La réussite est confondante :  dès le début, le spectateur est plongé au sein du public du Lincoln Center.  Puis, grâce au jeu de huit caméras, il va pouvoir apprécier de tout près l’émotion des interprètes, les chorégraphies, les décors et costumes somptueux. J’ai eu deux fois la chance d’être à  New York et  d’obtenir une place au Met : même munie de jumelles, je n’ai jamais vu  les visages avec une telle netteté, ni perçu l’art du metteur en scène sans perdre un détail tout en conservant la perspective d’ensemble. Certes, l’opéra déploie totalement ses effets lorsque le contact direct avec la voix et l’orchestre nous fait vibrer tout au long de la représentation. En allant au cinéma, on accepte d’avance de perdre cette dimension de l’art. Mais la qualité des chanteurs et des instrumentistes jointe à la beauté des images produisent une forte impression à laquelle on s’abandonne immédiatement sans arrière-pensée.

Destinée à un très large public, la programmation reste classique : les grandes oeuvres du XIXème siècle sont majoritaires ; une seule création contemporaine était retransmise cette saison : « Dr Atomic » de John Adams  qui évoque la personnalité de Robert  Oppenheimer. S’il s’agit d’élargir l’audience de l’opéra, ce choix est sage. Je défie quiconque de faire aimer l’opéra à des jeunes en proposant d’emblée une oeuvre d’aujourd’hui ! Même chose pour les mises en scène, bien éloignées du minimalisme de rigueur chez nous : « Lucia di Lammermoor » nous emmène dans les paysages et l’intérieur d’un château écossais plus vrais que nature, les chorégraphies de Mark Morris pour « Orphée et Eurydice » ou de Carolyn Choa pour « Madame Butterfly » sont d’une extrême beauté.

La transposition cinématographique est devenue un art en elle-même : on passe de l’une à l’autre des huit caméras en fonction des moindres variations musicales. Il est possible de voir les spectateurs, l’orchestre, un flûtiste, une harpiste sans que ces prises de vues viennent jamais distraire le regard de l’essentiel : le chant et le jeu des protagonistes. Pendant les entractes, des interviews donnent la parole aux chanteurs, metteur en scène, chef d’orchestre… et les caméras nous conduisent dans les coulisses où l’on peut apprécier la rapidité et l’efficacité d’une centaine de  machinistes. Le pop corn est disponible… mais aussi le champagne servi gratuitement avant le spectacle.

Le prix (18 euros) est raisonnable si on le compare au prix d’une place à l’opéra, à condition qu’on réussisse à obtenir celle-ci !  Sans compter l’excitation de se transporter en imagination jusque dans la salle du Lincoln Center ! La preuve : le public est présent, nombreux… et fidèle.

Texte: Anne Schillings

Lien : The Metropolitan Opera live in HD

Photo : Natalie Dessay dans La Sonnambula de Bellini (bientôt disponible)

Le Silence des Sirènes

Une histoire peu connue de Kafka…

Photo Parallax(e) en mots et images

Comme preuve que des moyens insuffisants, puérils même, peuvent servir au salut :

Pour se préserver des Sirènes, Ulysse se boucha les oreilles avec de la cire et se fit enchaîner au mât. Tous les voyageurs, sauf ceux que les Sirènes attiraient de loin, auraient pu depuis longtemps faire de même, mais le monde entier savait que cela ne pouvait d’être d’aucun secours. La voix des Sirènes perçait tout et la passion des hommes séduits eût fait éclater des choses plus solides que les chaînes et un mât. Mais bien qu’il en eût peut-être entendu parler, Ulysse n’y pensait pas. Il se fiait absolument à sa poignée de cire et à son paquet de chaînes, et toute à la joie innocente que lui procuraient ses petits expédients, il alla au-devant des Sirènes.

Or, les Sirènes possèdent une arme plus terrible encore que leur chant, et c’est leur silence. Il est peut-être concevable, quoique cela ne soit pas arrivé, que quelqu’un ait pu échapper à leur chant, mais sûrement pas à leur silence. Au sentiment de les avoir vaincues par sa propre force et à l’orgueil violent qui en résulte, rien de terrestre ne saurait résister.

Et de fait, quand Ulysse arriva, les puissantes Sirènes cessèrent de chanter, soit qu’elles crussent que le silence seul pouvait encore venir à bout d’un pareil adversaire, soit que la vue de la félicité peinte sur le visage d’Ulysse leur fît oublier tous leurs chants.

Mais Ulysse, si l’on peut s’exprimer ainsi, n’entendit pas leur silence ; il crut qu’elles chantaient et que lui seul était préservé de les entendre ; il vit d’abord distraitement la courbe de leur cou, leur souffle profond, leurs yeux pleins de larmes, leur bouche entrouverte, mais il crut que tout cela faisait partie des airs qui se perdaient autour de lui. Mais bientôt tout glissa devant son regard fixé au loin ; les Sirènes disparurent littéralement devant sa fermeté et c’est précisément lorsqu’il fut le plus près d’elles qu’il ignora leur existence.

Mais elles, plus belles que jamais, s’étirèrent, tournèrent sur elles-mêmes, laissèrent leur terrifiante chevelure flotter librement au vent et leurs griffes se détendirent sur le roc. Elles ne désiraient plus séduire, elles ne voulaient plus que retenir le plus longtemps possible au vol le reflet des grands yeux d’Ulysse. Si les Sirènes avaient eu une conscience, elles se fussent alors anéanties. Mais telles qu’elles étaient, elles restèrent ; seul Ulysse leur a échappé.

La tradition rapporte d’ailleurs un complément à cette version. Ulysse, dit-on, était si fertile en inventions que la déesse Destinée elle-même ne pouvait lire dans son coeur. Il est possible – encore que l’intelligence humaine ne puisse le concevoir – qu’il ait réellement remarqué que les Sirènes se taisaient et qu’il n’ait usé de la feinte décrite ci-dessus que pour leur opposer, à elles et aux dieux, une espèce de bouclier.

Franz Kafka (1917), dans Récits et fragments narratifs, La Pléiade, traduction Marthe Robert.

Le plaisir d’écouter l’écrivain qui en disait trop

« L’écrivain ne représente plus, il crée. Il construit un monde, et il le fait dans une perpétuelle mouvance : car le monde ne sera pas construit à la fin du livre, ce serait trop simple, mais sera toujours à reconstruire, à refaire. »

« Le vrai écrivain est celui qui a vécu dans un monde un peu médiocre peut-être, mais qui a constamment vécu de manière grandiose. »

« La solitude est en somme l’imaginaire libre que les autres, dans la vie courante, détruisent. »

Alain Robbe-Grillet, Préface à une vie d’écrivain

Écouter la radio, c’est bien ; la lire, c’est encore mieux. Je m’explique. Cinq ans avant sa mort, en 2003, Alain Robbe-Grillet enregistre pour France Culture une série d’émissions, tracé libre de souvenirs personnels et professionnels. Aujourd’hui édité en disque, ce passionnant monologue a également été retranscrit dans son intégralité, revu par l’écrivain, de sorte qu’au choix, on peut l’écouter ou le lire. C’est très agréable : le texte est dense, engageant, l’oral allège l’exercice de mémoire sans le rendre pour autant plus fiable, surtout chez un orateur dont la décontraction n’a  d’égale que la perfidie.

Résumé d’un parcours labyrinthique : Du biologiste à l’écrivain. Le discours s’amorce à partir de l’après-guerre, période très stimulante, selon l’auteur, pour les artistes. Loin du désespoir que l’on imagine, de la vision catastrophiste d’une humanité capable de s’autodétruire (expérience de la bombe atomique), Robbe-Grillet sent monter en lui une fièvre, un désir de renouveau. C’est le moment de changer de vie, de recommencer à zéro. Il renonce aux plantations de bananes, à l’expertise scientifique (métier qui lui a déjà permis d’accumuler une petite fortune…), et il se met à écrire. Néophyte sans innocence, il aborde l’écriture avec une désinvolture qui n’exclut pas une certaine impertinence, le souci de se distinguer au risque de ne pas être compris immédiatement. De l’écrivain à l’éditeur. L’homme d’affaires n’est jamais très loin mais on s’en réjouit. On ne sait trop comment, sans reconnaissance encore, ni publique ni critique, Robbe-Grillet semble s’intégrer assez vite au milieu littéraire des années 50. Refusé par Gallimard (une chance dit-il), il se lie à Jérôme Lindon, très jeune directeur des Editions de Minuit. Non content de le publier (à perte), ce dernier fait de lui son second, coup de génie sans doute, car il transforme aussitôt cette maison d’édition déficitaire et moribonde en vitrine de l’avant-garde littéraire française. Que fait-il ? Il rassemble : Beckett, Marguerite Duras, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Robert Pinget, Michel Butor – des auteurs isolés jusqu’alors, incompris, invendus, qui, réunis sous un même toit, attirent soudain l’attention sur eux. On en parle, il se passe quelque chose, Nathalie Sarraute écrit L’Ere du Soupçon,  Robbe-Grillet invente le terme décisif, nouveau roman, qui va permettre de structurer un discours critique. En somme il ne fait pas grand-chose, il a l’intelligence des médias avant l’heure, c’est-à-dire la faculté d’attirer l’attention, avec suffisamment de dédain, de provocation et de franc-parler pour mettre en lumière ce que la qualité seule ne suffit pas à vendre. Alors bien sûr, on refuse de faire école, il s’agit d’une tendance sans structure fixe, d’individualités fortes qui ne s’apprécient pas forcément. D’ailleurs chacun est le meilleur et l’unique, n’empêche c’est accrocheur, ça prend. La preuve, le nouveau roman fait désormais partie des programmes scolaires. Ce qui est drôle, c’est évidemment les querelles de boutiquier. Le persiflage continuel de Robbe-Grillet à l’égard de ses collègues : Marguerite Duras – douée mais pas très intelligente ; Beckett qui s’en fout ; Claude Simon toujours en retrait ; Nathalie Sarraute vraiment supérieure mais arrogante. Encore, ce n’est rien. Quand il évoque Sartre et Simone de Beauvoir, c’est à se tordre de rire. Sartre apparaît en brave garçon, philosophe peut-être, écrivain sûrement pas, avec une obsession de l’engagement qui ne serait que le regret de ne pas avoir été dans la Résistance pendant la guerre ; généreux mais flagorneur, toujours d’accord avec son interlocuteur et bêtement soumis à la Patronne (de Beauvoir)… En fait, sans avoir l’air d’y toucher, gentiment mais résolument, Robbe-Grillet fait glisser tous ses contemporains sur le tapis rouge qu’il déroule sous leurs pieds. Aussi, très vite, on ne voit plus que lui, son ego, ses amitiés entamées par la concurrence, son rapport biaisé avec le milieu. De l’écrivain au cinéaste. Pour finir il s’attaque au cinéma et c’est encore la même attitude fielleuse et pleine d’auto-suffisance : Resnais, artisan sans être artiste (le contraire d’Antonioni), Hitchcock, exceptionnel jusqu’à la moitié de ses films. Robbe-Grillet adore raconter l’anecdote qui va démystifier la légende : s’il n’y a pas de la scène du crime dans Blow Up, c’est qu’Antonioni n’a pas eu les moyens de la tourner ; si Bunuel a choisi deux actrices pour incarner une seule femme dans Cet obscur objet du désir, c’est parce qu’il ne parvenait pas à choisir. Chez les autres : des coups de hasard – jamais des coups de génie! Quant à ses propres films, Robbe-Grillet en parle avec un contentement proportionnel à leur mauvaise presse… Personnellement je me souviens d’une émission du Masque et la Plume qui éreintait gaîement son tout dernier film, Grandiva, Arielle Dombasle nue sur un cheval blanc… sans avoir rien vu de son cinéma, j’aime beaucoup Les Gommes, La Reprise : un style minutieux et un contenu, il est vrai, parfaitement accessoire. Il y aussi les romans érotiques, dont il ne parle pas ici, écrits sous pseudonyme, mais c’est une autre histoire… Pas plus que lui je ne considère que le nouveau roman ne traduise autre chose qu’un désir d’écrire différemment – davantage de formalisme, et encore – Beckett est-il formaliste ? Mais l’essentiel n’est évidemment pas dans cette façon nouvelle de concevoir le roman, c’est bien plus dans ce qui s’écrit, le monde qui se construit ou s’anéantit dans le livre, dans la phrase, et au milieu le vide, béance originelle qui fait resurgir – ou qui tente de le faire – la création.

La littérature. Ces récits sont étayés – et c’est le plus intéressant – par sa vision personnelle de l’écriture. On l’a déjà vu, il est dans son caractère de s’affirmer par le discrédit. En l’occurrence, l’ennemi désigné est ici Balzac,  le classicisme français (narrateur omniscient, narration linéaire…) auquel il oppose lui-même, bien sûr, mais aussi Flaubert, Kafka, Faulkner, Joyce… Le problème, c’est qu’il envisage Balzac selon des critères modernistes qui ne lui rendent pas justice. Que Robbe-Grillet se fasse de la littérature une conception formaliste, c’est son droit, qu’il ternisse toute autre conception que la sienne,  pourquoi ? Un livre est davantage révolutionnaire par sa forme que par son contenu – Flaubert contre Balzac, Céline contre Sartre. Point de vue pertinent, argumenté – mais particulier, tout de même, presque sectaire. Sous cette angle, la littérature se prête à un jugement de valeur qui passe pour une vérité, et là, je dois dire que ça me dérange. Certes, on a tous nos préférences, nos affinités, et les auteurs mis en avant par Robbe-Grillet ont peut-être aussi ma préférence. Mais une affaire de goûts ne devient pas théorie littéraire sans un soupçon de malhonnêteté…  Le titre de  « pape du nouveau roman » trahit le côté doctrinal du personnage. N’exagérons pas le trait : Robbe-Grillet n’est pas au roman ce que Boulez est à la musique, il a heureusement un humour assez fin qui compense ses arrêts trop catégoriques. Par ailleurs, l’homme est remarquable, bon orateur (professeur de lettres aux États-Unis), témoin passionnant d’une époque,  intellectuel  et concierge (c’est courant!) (et en passant, il égratigne aussi Philippe Sollers, qui semble pourtant être son digne successeur).

En définitive, voici un (auto)portrait d’écrivain nettement plus stimulant que ces documentaires télévisés vus précédemment (les écrivains new-yorkais ou Paul Auster)… Laisser un artiste discourir librement sur son travail, ses admirations, ses rejets, c’est encore la meilleure façon de le découvrir par lui-même. De proche en proche, se donner envie d’aller plus loin, vers d’autres auteurs. Peut-être relire Balzac…

« Et puis, qu’on ne vienne pas m’embêter avec les éternelles dénonciations de détails inexacts et contradictoires. Il s’agit, dans ce rapport, du réel objectif, et non d’une quelconque soi-disant vérité historique. » (Alain Robbe-Grillet, La Reprise)

Alain Robbe-Grillet, Préface à une vie d’écrivain, France Culture / Seuil