Ni voir ni savoir

Le titre de ce billet, ni voir ni savoir, c’est à moi-même que je l’adresse en premier lieu. Impossible de regarder, difficile d’entendre les bruits, le texte, enfin j’avoue que je vais essayer de décrire un documentaire que j’ai subi, en grande partie, les yeux détournés de l’écran. Pourquoi regarder cela, ces choses lues et relues jour après jour, pourquoi me les mettre en tête,  les graver dans ma mémoire visuelle jusqu’à la nausée ? Une idée simple, sans doute fausse, mais obstinée, que, pour être en droit d’en parler, d’attirer l’attention, je dois passer par là. Cela se résume à une alternative : être une végétarienne discrète et tranquille, ne pas faire de vagues, se taire voire s’excuser quand on dérange l’ordonnance des repas, ou bien prendre conscience que le fait de ne pas consommer de viande est encore très loin du compte, à la limite,  inutile, qu’il faut encore s’informer, pousser plus loin les questions et l’investissement personnel. Aussi perturbant qu’il soit, le documentaire Earthlings me pose directement une question : qu’est-ce que tu peux faire, toi, à ta petite échelle insignifiante, pour réagir contre ça ?

D’abord l’explicitation du titre : earthlings signifie terriens. Une brève introduction trace les grandes lignes du spécisme (déjà évoquées ici) : « Le spécisme est à l’espèce ce que le racisme et le sexisme sont respectivement à la race et au sexe : la volonté de ne pas prendre en compte (ou de moins prendre en compte) les intérêts de certains au bénéfice d’autres, en prétextant des différences réelles ou imaginaires mais toujours dépourvues de lien logique avec ce qu’elles sont censées justifier. En pratique, le spécisme est l’idéologie qui justifie et impose l’exploitation et l’utilisation des animaux par les humains de manières qui ne seraient pas acceptées si les victimes étaient humaines. » (définition empruntée aux Cahiers Antispécistes). Ici, le documentaire , sur base d’une célèbre citation d’Isaac Bashevis Singer, dresse un parallèle, (voir aussi Un éternel Treblinka, de Charles Patterson), entre élevage industriel et camps de concentration ; autant dire que même au sein des groupes de D.A., cette vision extrême (et surtout très politiquement incorrecte) ne fait pas l’unanimité. Sans rentrer dans le débat, je note néanmoins que l’analogie se fonde sur la parole même des survivants, pour la plupart devenus végétariens après la Shoah, et d’autre part qu’elle a le mérite d’évacuer une fois pour toutes cette abominable rumeur sur le soi-disant végétarisme d’Hitler, pur produit de la propagande nazie,  d’une inexplicable longévité. Ceci dit, il vrai que l’un et l’autre ne sont pas comparables, à la fois qualitativement et quantitativement, dans la mesure où tuer un animal reste « moralement » acceptable (comprendre ici morale comme justification d’un état de faits), et que le chiffre des animaux tués-torturés se mesure en… milliard de milliards… La colère soulevée par cette comparaison met en évidence un point sensible dans la critique de l’antispécisme : reconnaître des droits moraux aux animaux reviendrait à remettre en question la primauté morale de l’humanité (thèse de Luc Ferry et co.). Pourquoi l’humanité devrait-elle se définir par un droit de vie et de mort sur les autres êtres vivants ? La puissance ne vient-elle pas avec un surcroît de responsabilité ? En d’autre termes, l’être humain n’a-t-il pas avant tout le devoir de protéger les animaux qu’il domine, plutôt que de les utiliser, de les objectiver ?

En ce qui concerne le noyau central d’Earthlings, je serai aussi brève que possible : le documentaire peut être visionné librement sur internet, et, pour ma part, je ne désire pas me lancer dans une cruelle énumération de scènes violentes. La démonstration se divise en cinq chapitres : 1/ animaux de compagnie (comment ils sont fabriqués, commercialisés, consommés, surproduits, abandonnés, euthanasiés ou gazés, lorsque leur nombre excède la capacité d’accueil des refuges) : 2/ élevage et abattage (comment ils sont produits, marqués, mutilés, médicamentés, entreposés, transportés et abattus dans une chaîne de souffrance banalisée et légale), pêche (c’est à tort que l’on pense que les poissons souffrent moins que les mammifères : en réalité, leur système nerveux est encore plus sensible que ceux des autres espèces); 3/ vêtements (où l’on apprend que le cuir bon marché provient de vaches exportées d’Inde – où leur exploitation est interdite – dans des conditions inimaginables. Oui toutes ces chaussures, ceintures et vestes vendues à bas prix ne sont même pas un sous-produit de notre industrie carnée!), fourrures (aucune loi pour réguler l’abattage de ces animaux-là. Résultat : des méthodes bon-marché excessivement barbares); 4/ divertissement (rodéos, corridas, cirques et chasse); 5/ science (où comment la croyance aberrante que le corps des animaux va réagir à la maladie et aux traitements comme un corps humain  justifie des séances de torture inimaginables, sans anesthésie, parfois même complètement futiles, voire immorales comme tout ce qui relève de l’expérimentation militaire). Tout ceci est loin d’être exhaustif… De nombreuses séquences ont été filmées en caméra cachée, méthode discutable et, à voir le résultat, nécessaire. On ne peut pas continuer à cacher cette face-là du monde, et à rendre l’humanité entière complice de crimes qu’elle désapprouverait sans aucun doute si elle les avait sous les yeux. Il faut trouver le courage de voir cela, que l’on soit d’accord ou non avec la position antispéciste qu’il sous-tend.

D’un point de vue critique, ai-je quelque chose à dire contre ce documentaire? On peut facilement mettre en doute mon objectivité, autant que celle des auteurs du travail. Tous des végétariens! Texte lu par Joachim Phoenix, musique de Moby… le gratin vegan américain ! Sur internet, un spectateur dégoûté prétend que ce travail ne convaincra personne, à cause de sa trop grande violence et du fait qu’il ne s’équilibre pas d’un discours sur « tout ce que l’homme fait de bien pour les animaux ». Sur la violence, je ne me prononce pas : c’est certainement une façon monstrueuse de prendre connaissance de l’exploitation animale, mais n’est-elle pas la seule efficace ? Qui va lire les livres, les articles, les rapports ? Ça prend du temps, c’est fastidieux… Voilà comment on communique aujourd’hui, on montre, on envoie le sang, les preuves matérielles et visuelles! Concernant le deuxième reproche, eh bien s’il fallait montrer « ces choses positives » (la D.A.), on verrait une petite minorité d’activistes tenter de contrer la grosse majorité de personnes qui, sous prétexte de s’occuper avant tout du bien être de l’humanité, veille en premier lieu à ses intérêts économiques. Pour un animal sauvé, combien finissent saignés, battus, mutilés, éviscérés, gazés ? Non, mon reproche vis-à-vis de Earthlings vise le manque d’informations sur les alternatives. Je sais que beaucoup croient encore que tout cela est nécessaire, pour la science, la santé,… Plus du tout!  Si l’homme, il y a bien longtemps, a eu besoin de chasser pour se nourrir, aujourd’hui on s’alimente mieux en ne consommant pas de viande. Pour la science aussi, les alternatives existent et méritent qu’on leur consacre l’énergie qui se perd, actuellement, à produire des animaux de laboratoire. Ce sont les tests dits « cliniques », rendus obligatoires en Europe pour la production de cosmétiques. Ironiquement, l’exploitation massive des animaux se retourne bel et bien contre l’homme : maladies, pollution, épidémies…  Par contre, j’apprécie que le documentaire ne fasse pas de distinction entre cruauté extrême, inacceptable (chasse à la baleine, dauphins, corridas, fourrure) et cruauté ordinaire, banale, acceptée (viande et vêtements). Car ce n’est pas l’une ou l’autre défaillance particulière qu’il faut dénoncer, mais un système d’exploitation. N’y a-t-il pas une disproportion monstrueuse entre le plaisir et le confort que nous procure l’exploitation des animaux, et l’ampleur de leur souffrance ? Ni voir ni savoir, c’est déjà  inconsciemment refuser cette barbarie.

A voir sur internet : Earthlings, Shaun Monson (2005)

Merci à Belitapol d’avoir attiré mon attention sur ce film.

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4 réflexions sur “Ni voir ni savoir

  1. ni voir ni savoir c’est déjà inconsciemment voir (consciemment) accepter cette barbarie
    est ce que j’aurais écrit

    vous avez écrit :
    ni voir ni savoir c’est déjà inconsciemment refuser cette barbarie
    je ne saisis pas cette affirmation pourriez vous expliquer

  2. Il me paraît difficile voire impossible de prendre connaissance des conditions réelles d’élevage et d’abattage et de continuer à consommer de la viande. C’est pour cela que l’on évite de « voir et savoir », justement : l’aveuglement volontaire garantit un certain confort moral. Mon idée est de retourner le raisonnement… Ne pas savoir, c’est donc lâchement désapprouver.

  3. Pingback: “Nouvelle” législation européenne sur l’abattage « Rue des Douradores

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