Le son dans la musique

Les instruments sont versatiles, et il n’existe pas de son qui n’émane davantage d’une époque, d’une forme, et surtout, d’un musicien, que d’un organe conçu, selon les strictes lois de l’acoustique, comme un moyen, un passage, un lieu de métamorphose, par lequel l’idée devient sensible.

Ainsi peut-on voyager très loin, dans le temps, dans l’espace et, plus  loin – de textures sonores en dérives mentales – dans la pensée et ses perceptions ,  simplement par l’écoute. Prenons un violon, et un piano. Traçons une ligne dans le temps, de Bach à Schnittke, en passant par Paganini et Martinu. Ces hommes sont aussi des pays, Allemagne, Russie, Italie, Tchéquie. Des caractères, des sensibilités : figures insaisissables du passé qui ne subsistent qu’en tant que traces, notes sur partitions. D’un instrument purement monodique, on dit que Bach fait jaillir du violon d’extraordinaires polyphonies. Entre les mains virtuoses de Paganini, le violon éveille un tel pouvoir de fascination qu’aujourd’hui encore, il stimule l’imagination des musiciens. Schnittke rend hommage à son geste-fantôme, foisonnant, expansif, et l’affecte à son propre univers. Comment le violon tchèque de Martinu s’exerce-t-il ? Avec naturel : il danse,  en rythme il heurte et plonge dans la terre, dans la joie de l’immédiat. La musique disparaît aussitôt qu’elle apparaît, sa durée toujours instable la rend fuyante et seule la mémoire semble capable de la capturer. Chaque expérience est unique. Si l’on recherche le violon, en allant, par exemple, écouter Lorenzo Gatto, au travers des quatre compositeurs qu’il a choisis, on peut décider de l’entendre différemment, cette fois. De prêter l’oreille aux vibrations, aux modulations. Les couches internes du son, avant même que ne s’expose la trame musicale. Refuser le mélodie pour découvrir une intériorité sans contours.

Lien 1 : Concert de Lorenzo Gatto (violon) et Milos Popovic le 15/03. (photo)

Lien2 : Lorenzo Gatto à la médiathèque

Gran Torino: une résolution américaine

Il m’arrive d’aborder un film presque à contre-cœur : un sujet à mes yeux inintéressant, une bande-annonce vue et revue à la limite du déjà-vu, un sentiment de saturation par rapport au cinéma en général, le lieu, la passivité, le temps… Il arrive encore que ces préjugés négatifs s’inversent  en leur contraire, et c’est alors un enthousiasme également infondé qui me motive. Parfois enfin, ça m’est égal, je n’ai  ni attente ni appréhension, à peine une vague curiosité. Ceci étant dit,  Gran Torino,  je n’avais aucune envie de le voir. Déçue, oui, je l’ai été : en bien.

Je me disais, encore une histoire sur l’Amérique paumée, raciste, violente… idéal matérialiste (Gran Torino étant le nom d’une voiture), peur de l’autre, armes, traumatismes de guerre, quoi encore ? Il me semble que le cinéma américain n’en a jamais assez de retourner sa mauvaise conscience, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, correctement, religieusement, complaisamment, anxieusement – points forts et points faibles – terrorisme, Irak, Obama. La filmographie de Clint Eastwood  brasse  tout cela, dans l’ordre et le désordre – Gran Torino fait figure de condensé. Mais c’est oublier qu’une œuvre vit de ses détails. Or, les détails sont l’attrait réel de ce film, le regard du réalisateur, et son intelligence. Le diptyque Flags of our Fathers / Letters from Iwo Jima projette sur l’écran  l’éclosion d’une concience. Confrontant deux points de vue sur un même événement « historique », chaque film, en soumettant l’Histoire à une polarité de perceptions, dissout les certitudes dans la boue, le sang,  jusqu’à l’annulation  de l’Histoire en tant que narration cohérente de faits: reste le carnage comme seule réalité. Thèse / antithèse – Gran Torino – synthèse. Ce dernier reprend avec force les fils dénoués, les questions en suspens, et replace l’ensemble aux États-Unis, dans les profondeurs glauques du pays. Voici l' »après »-guerre, un amalgame très concret de politique et de social – rancœur, insatisfaction, sentiment de culpabilité, envie… Si Clint Eastwood-acteur ne se donne pas, dans un premier temps, le beau rôle, peut-être s’agit-il pour lui d’exorciser ses propres contradictions (il faut voir la biographie, celles-ci sont nombreuses : républicain, ami de Charlton Heston, souvent agressif, mais, à partir des années 80, humaniste, vegan, défenseur actif de l’environnement, et, plus important, auteur d’un cinéma de gauche…) Quoi qu’il en soit, évitant l’écueil nauséeux du manichéisme, il parvient à intégrer un questionnement moral à la trame même de son film, sans lourdeur didactique, multipliant les points de vue incarnés, relatifs, contredits. Situations, personnages, silences, confrontations, revirements : le scénario ne cesse de s’ouvrir, d’inviter à la réflexion ; les situations-limite visent les points sensibles, les tabous, les réactions primaires. C’est une réelle tentative de résolution que le cinéaste nous propose, aussi subtile qu’émouvante. Ah oui, on ne laisse pas tomber le grand sentiment, le cœur gonflé, l’héroïsme, ça non, Clint Eastwood ne faillit pas à sa réputation, mais quand elle sert un tel cheminement moral, on s’incline! D’autant que son personnage est loin d’absorber toute la lumière : il y a dans Gran Torino une belle collection de personnalités – essentiellement asiatiques d’ailleurs. Des personnages conflictuels, authentiques :  la caméra prend le temps, s’attarde sur les coutumes, la vie quotidienne, les contrastes, le fonds commun, le pourquoi  et le comment, sous l’œil volontairement mauvais d’un vieil homme, dont l’intolérance, la méchanceté (un peu surjouée), la sécheresse ne font qu’accentuer le rôle stimulant des différences culturelles.  Qu’on ne l’accuse pas non plus de sombrer dans le pittoresque et l’exotique : il y a dans ce film un regard semblable à celui qui rehausse Letters from Iwo Jima, c’est-à-dire celui des Asiatiques (ici les Hmong), comme si, au final, ils se racontaient eux-mêmes. Mais encore – et ce n’est pas de moindre importance – l’humour ne fait pas défaut. Saine façon de prendre du recul, de réévaluer les choses, de les relativiser  pour désamorcer les conflits. Sur une base formelle très classique, Clint Eastwood réalise une œuvre remarquablement équilibrée, profonde, évolutive  et critique – à l’égard de son pays, mais surtout  vis-à-vis de lui-même. Même si, au final, la dimension christique du personnage interroge  encore et toujours ce besoin  névrotique de héros sacrificiels pour purifier l’Amérique.

Gran Torino, de et avec Clint Eastwood (au cinéma)

Filmographie

Gomorra – le système

Partout ailleurs c’est pareil : la mafia n’est pas une structure, c’est un système. Pas la peine de l’extraire, comme un cancer, d’un monde globalement sain, il faut au contraire en exposer la trame qui étrangle tous les niveaux de la société. Ni bien ni mal – de la racine à la cime,  tout se confond – rapport presque incestueux – dans une prolifération d’intérêts qui assure la solidité, la pérennité,  de l’alliage : survie, ambition, terreur, jouissance, amour, haine… Le miroir tourné sur cette humanité-là nous renvoie un visage blafard, terrifiant – peut-on persister à le dissocier du nôtre ?

Au cinéma, la représentation de la mafia évolue en trois temps : négative / exclusive –  image du mal absolu (extérieur, limité), par exemple l’Ennemi Public de Wellman;  métaphorique – corruption morale individuelle (mal intérieur, abstrait), c’est la vision de Scorsese; réflective / littérale (mal illimité, mondialisé, concret)TrafficCidade de Deus, Gomorra : la société tout entière est criminelle. A partir de là, sachant l’effet purement contemplatif, voire narcissique, du cinéma sur le public, pourquoi Gomorra ? Un best-seller, un écrivain / journaliste (Roberto Saviano) menacé de mort désormais sous protection, un film primé, louangé, le tout bien sûr inspiré de faits réels (docufiction). Rien à redire, le film est bien fait. Sobre, d’une violence discursive plus que graphique, sans héros, sans morale, équilibré, naturel. Plutôt qu’un récit unique, un tableau d’ensemble, qui canalise l’attention, provoque un suspense en pointillés pour renforcer le côté réaliste. Tout cela fonctionne mais n’est pas non plus très neuf ; simplement c’est ainsi qu’on fait les films aujourd’hui, ça marche et ça plaît. Comme les acteurs, des tronches, choisis pour « faire vrai », à un détail près : dans cette représentation qui prétend à l’authenticité, on retrouve des personnages-types, clairement définis par leur fonction : les gens du quart monde, l’ange déchu, le bon soldat, le fonctionnaire, l’honnête homme piégé par la vie, l’homme d’affaires, l’intellectuel, le sadique, le sauvage et les deux trublions totalement nigauds qui veulent court-circuiter le système, en jouir sans rendre de comptes à personne. Cette galerie bien réglée permet de couvrir rapidement des champs aussi divers que la vie quotidienne d’une HLM, la gestion des ordures (cf actualité du problème des déchets dans la région de Naples), le business de la confection (et la concurrence chinoise), la drogue, la prostitution, etc. Que dire de plus ? C’est efficace… Et alors?

C’est que, tout au long du film, je pense sans cesse à une série. Ni médiatisée, ni séduisante, longue et lente… The Wire (Sur Ecoute) : où le format de la série permet un travail infiniment plus subtil sur la réalité. Les rapports étroits entre  politique et  criminalité, le rôle « social » des gangs dans les cités, le trafic envisagé comme unique perspective de (sur)vie, la difficulté d’une justice tiraillée (ou polarisée?) entre la nécessité d’atteindre les vrais responsables (haut placés), la corruption interne et les entraves de la hiérarchie. Tout y est. Des temps morts – le quotidien d’un petit dealer est aussi monotone et vide que celui du flic qui le surveille – c’est compliqué (comprendre les rouages et combines de la politique locale), ça n’évolue pas (le système se régénère de lui-même), mais c’est passionnant! Et, me semble-t-il, sur la longueur, beaucoup plus efficace, plus subversif, qu’un film de deux heures finalement assez… divertissant!

Gomorra, de Matteo Garrone (2008), avec entre autres Toni Servillo

Loin d’être parfait

Un peu de roman, un peu de cinéma – beaucoup, beaucoup de vide. La bande dessinée m’intéresse en ce qu’elle est elliptique. Un texte minimaliste et des images comme des instantanés, d’où s’écoule un récit, un morceau de vie, parfois goutte à goutte parfois à flot, furieusement, texte et images n’étant que traces d’un flux, qui ouvre un espace infini à l’interprétation, au ressenti. En ce sens, Blankets de Craig Thompson m’avait profondément touchée, tant par la qualité du dessin que par la sensibilité de son auteur, sa façon désarmante d’accueillir la complexité, le trouble, les hantises, de retracer enfance et adolescence avec un regard écarquillé,  chaviré encore mais mûri, fortifié, suffisamment distant  pour envisager le passé sans colère.

Aussi, Loin d’être parfait – quelle déception! Tous les éloges qui accompagnent le livre et son auteur ne font que confirmer ma propre déconvenue. Les éléments auxquels j’accorde une si (trop?) grande importance, sont ici sérieusement dépersonnalisés. Une absence de style qui s’accorde à un récit sans âme. Pourtant, comme Blankets, Loin d’être parfait s’écrit à la première personne. Mais je n’y vois jamais le jour. Ben, personnage central et anti-héros, est américain et japonais… Contrairement à sa compagne, qui a également cette double origine, son physique – sa différence – le tourmente. Ressentiment, envie, désirs contradictoires, jalousie, duplicité ; Ben se réduit à sa seule obsession :  reflet déformé parmi les reflets, d’un  narcissisme sans issue. D’autant que  son angoisse revêt la forme d’un vulgaire fantasme sexuel – séduire une blonde – auquel se greffent des angoisses secondaires concernant ses capacités sexuelles et l’inévitable problème de « taille ». Ben est donc loin d’être parfait… De quelle perfection s’agit-il au juste ?  Intégration triomphante (socialisation) ou réalisation de soi (individuation) ? Le racisme n’est même plus condition nécessaire de dévalorisation dans ce mode d’existence limité à l’image.  Serait-ce l’ultime stade du racisme : son intériorisation ? En réalité, Ben, et avec lui les autres personnages (clichés allons-y : les blondes superficielles mais compliquées, la lesbienne ultra chaude) sont englués dans un tel système de projections qu’ils en perdent toute raison d’être – tout intérêt. Ils sont tristes, insatisfaits, bien sûr! A se mesurer aux autres, on est toujours perdant… Cette pauvreté incruste le dessin, soi-disant épuré mais pour moi presque laid,  inexpressif, standard, machinal. Un univers pareil, ça me glace! Où sont les lignes de fuite ? les échappées ? la distance, l’air frais ? Ce qui est pitoyable, ce n’est pas tant la situation d’échec dans laquelle se trouve Ben que son incapacité à remettre en cause le système qui le rend malheureux. En fait, le livre adhère si bien à cette vision étriquée qu’il semble lui-même conditionné, sous influence, incapable d’en sortir. Dans un tel cloisonnement, j’étouffe! La critique finit par manquer son objet. Si Loin d’être parfait s’achève sur le vide et les larmes, il échoue à remettre en cause la véritable raison de ce vide et de ces larmes, et celles-ci,  impersonnelles, m’agacent et me laissent froide.

Loin d’être parfait, Adrian Tomine, Editions Delcourt