Une probable description

L’imagination est l’inverse de la pensée. Diffuse, elle ne peut se concentrer sans s’évanouir, de nature insaisissable et réticente. Illimitée c’est une rivière sans courant. Sur elle l’empreinte du savoir se liquéfie et fond très doucement – tout retour sur soi approfondit le néant.

De la réflexion elle se distingue en ce qu’elle ne s’épuise pas, subsistant seule elle se nourrit de sa propre substance. J’envie son autarcie contre mon indigence.

Non qu’elle soit un mode d’existence qui se manifesterait en moi. A l’inverse, je ne suis qu’un fragment accidentel de sa matière, le commentaire inutile d’une rêverie qui se poursuit sans moi.

L’intensité de mes perceptions doit très peu à la réalité. Mon imagination sent à travers mon corps, c’est elle qui dispose de mes mains, de mes yeux, de ma bouche. Sous des formes variées les réponses précèdent les questions – image, histoire, souvenir – qui me dissimulent la réalité, lui substituent la moire fascinante des interprétations.

Je suis absente au monde. Ma tristesse, comment puis-je en deviner la cause ? Substrat réel mille fois amplifié, à quelque niveau intermédiaire, ou léger décalage qui viendrait bouleverser la délicate édification de l’intégrité ? L’exaltation, tout aussi mystérieuse, je m’en méfie d’autant qu’elle émane, probablement, d’un faible court-circuit aux vertus euphorisantes.

Par la force de ces choses je deviens mystique du réel. Pour le grand nombre, l’au-delà est spirituel. Mon quotidien étant pure abstraction,  l’inaccessible pour moi git à la racine du concret.

Ma sensibilité est au comble de l’insensibilité.

Le sens de la vie a cessé de me manquer lorsque j’ai compris que j’étais l’hôte de la mienne. Je suis incapable de me comprendre, et l’idée d’y parvenir me révolte, mais je peux me raconter, m’inventer de diverses façons. Ce n’est pas un mensonge mais cela n’a rien de réel.

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12 réflexions sur “Une probable description

  1. Superbe dernière phrase.
    (et celles d’avant, bien sûr, ne sont pas en reste :-) )

  2. Ce qui se trame entre vérité,mensonge,fiction et réel me fascine également et je suis intrigué par ta dernière phrase.J’aimerais savoir de quel réel du parles,comment tu le vois.

  3. Réel objectif, réel subjectif : tantôt le texte évoque l’un, tantôt l’autre, les oppose, les confond. Une indétermination consciente, volontaire. S’inventer, se déréaliser, contre le « être perçu », définitif, limitant, forcément injuste – une façon de ne pas se prendre au sérieux, de ne pas être pris au sérieux.

  4. une indétermination volontaire,te sens-tu libre de cette volonté
    cela m’intrigue
    je ne comprends plus ni l’objectivité ni la subjectivité,je vois mon regard ambulant,je vois mes yeux mais je ne sais plus s’ils existent,en te posant cette question je pensais au monde extérieur,pas seulement la manière d’être perçu
    je pense à un indécidable,une perception brouillée par un afflux de réalité,un trop-plein,une prolifération qui déstabilise toutes les images,toutes les imaginations
    je finis par me sentir enfermé dans un truc inexistant

    si ce n’est pas trop j’aimerais te poser une autre question,en lisant ta dernière phrase,les mots ‘mensonge’ et ‘réel’:ne penses-tu pas que chaque mot vient du fond d’une question et que ces questions sont elles-mêmes des mots insolubles,des paroles sans fin et sans fond
    j’aime beaucoup ta manière d’articuler ces deux notions,elle donne le vertige sans que je puisse affirmer que je la comprenne vraiment

    j’ai du mal à distinguer clairement le pensé du ressenti et j’imagine la vie autonome des mots,une vie dans nos vies…

  5. Il est vrai que tout passe par l’écriture, du moins en ce qui me concerne, l’écriture comme outil de questionnement, de recherche, outil dont je deviens l’outil à partir du moment où l’écriture m’emporte plus loin que ce dont j’ai conscience, le prévisible.
    Un an après avoir écrit ce texte, tes commentaires me font un drôle d’effet, tu sais je reviens rarement sur ce que j’ai écrit, j’oublie (un peu), alors évidemment ça reste, la suite de mon travail repose sur tout ce qui précède et cependant je suis déjà très loin (autre).
    Les termes indétermination volontaire, mensonge, etc, caractérisent ma façon d’être, d’écrire : des ouvertures, des ambiguïtés. C’est – tout simplement – l’approche de la complexité : aucune certitude, des possibles, des essais, des ratés, surtout rien de fixe, rien d’achevé. M’angoissent les limites, les balises. Je me sens bien dans cet « afflux de réalité » que tu décris…

  6. j’ai lu ton texte par hasard,forcément,sans doute attiré par Pessoa,et puis ta dernière phrase ‘ce n’est pas un mensonge mais cela n’a rien de réel’ me plonge dans une ‘familiarité étrangère’,sans doute parce que je cherche sans cesse où comprendre le manque d’identité,que je vois mon mensonge partout et que les mots ‘réel et ‘réalité’ me font chaque fois sursauter
    je me répète mais tu agences ces deux notions de façon intrigante,ça me trotte dans la tête depuis hier et c’est un puissant moteur
    j’écris beaucoup aussi,c’est une toile d’araignée solitaire où je joue tous les rôles,y compris celui de mot et je lis sans cesse pour trouver d’autres agencements que ceux dont je suis prisonnier,je crois que cela m’aide à m’extirper d’un trop plein de détermination ou d’indétermination,je ne distingue plus trop,pour moi les mots n’ont aucune puissance magique mais je m’aggripe à eux,et ceux des autres sont précieux
    ce sont des traces de vie

    je ne sais pas s’ils la créent ou s’ils me permettent simplement de l’atteindre,un espoir toujours repoussé,je ne sais pas ce qui préexiste mais je soupçonne qu’il ne m’est plus possible de trouver ni origine ni conclusion à cette quête

    un mot sur  » l’oubli » des textes,moi aussi je reviens rarement sur un écrit,mais je suis constamment envahi par la mémoire,tout est là,invisible,inconnu,et je suis sidéré lorsqu’il m’arrive de relire,sidéré de reconnaissance et de la perte constante de ce qui semble si proche (je me reconnais sans savoir qui je suis)
    je suis frappé par la puissance de ‘retrouvaille’ que confère l’oubli

    je suis allé visiter ton blog et une telle organisation m’impressionne,au vol j’ai lu ton texte sur Absalon!Absalon,je vais devoir le lire,oui oui
    et les photos…
    encore des réalités qui submergent,mais c’est bien
    merci en tout cas

  7. Tes commentaires m’ont fait prendre conscience à quel point il m’est difficile de m’expliquer : sur la littérature, sur l’écriture, je suis intarissable ; revenir sur ce que j’ai moi-même écrit me donne l’impression de me trahir. Malgré tout, n’hésite pas à revenir, à me poser des questions : me déranger c’est très bien! C’est donc moi qui te remercie…

    Puisque tu évoques Pessoa et, un peu plus loin, une toile d’araignée :
    https://krotchka.wordpress.com/2009/06/09/la-grande-araignee/

  8. mais le texte sur lequel j’ai réagi la première fois était un texte de définition de toi-même,j’imagine qu’il était le résultat d’une continuité,de ce que tu vois de ta vie et que tu essaies de dessiner…je ne comprends pas d’où vient la trahison (je suis si enfermé dans les mots,je perds souvent la certitude qu’il existe une vie en-dehors d’eux et je sais qu’une trop grande proximité avec eux crée de redoutables problématiques…tout ça pour dire que je suis conscient que mes questions peuvent être indiscrètes…je ne veux pas à tout prix te faire parler…mais je trouve ça passionnant…en fait tu comprends,j’ai peur de forcer les choses)

    et puis pour y revenir,dans ce texte,c’est toi tout de même qui se trouve cachée quelque part???

  9. Pour en revenir à ce que je disais au début, il s’agit d’une « probable description » : c’est un texte ouvert, volontairement ambigu, indéterminé. La trahison serait d’une façon ou d’une autre, par excès, de le cloisonner. Et le fait que je m’y (re)trouve n’y change rien. C’est une forme, pas un contenu : le comment non pas le qui, le quoi…

  10. je comprends peut-être mais je ne sais pas m’extraire de cette façon (si c’est le mot),je suis aspiré par un premier degré
    c’est curieux parce que j’ai le sentiment de ne jamais m’atteindre,de ne jamais y arriver avec personne d’ailleurs,et d’être rivé à moi (moi???),sans quête possible,sans ce petit espace nécessaire pour la découverte,la transformation

    c’est ça que tu me dis,tu crées une ouverture avec l’écriture???

    ce que tu dis me me laisse rêveur:’et le fait que je m’y (re)trouve n’y change rien’,je dois faire un grand effort pour concevoir cette forme de liberté

  11. C’est cela : l’écriture est pour moi un outil de recherche – d’ouverture vers l’autre – et l’autre de moi-même.

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