Les cygnes sauvages

De tous les conteurs, Hans Christian Andersen est certainement le plus cruel. Les maux que la petite sirène endure pour rejoindre son prince, la honte de l’empereur paradant nu devant ses sujets, la mort de la petite fille aux allumettes – autant de souffrances rarement rachetées par un heureux dénouement. Ces histoires marquent profondément l’esprit des enfants, sans engendrer de nouvelles terreurs, car elles accompagnent celles qu’ils ressentent déjà. La négation de l’angoisse ne la conjure pas autant que sa représentation littéraire qui, en la déplaçant du ressenti à l’imaginaire, la rend négociable.

Dans Les Cygnes Sauvages, les épreuves ne manquent pas. Le conte se déploie sur plusieurs dimensions, l’imaginaire étant parcouru comme l’enfer et ses cercles. Tout en bas, un inventaire de douleurs physiques : piqûres, brûlures, fatigue, faim, métamorphoses ; viennent ensuite les tourments : abandon, solitude, peur ; après, à condition de résister au découragement, au désespoir, une terre généreuse offre la beauté, la nourriture, la médecine ; plus haut, c’est l’envol, le ciel, l’espace ; et, enfin, l’accession au monde spirituel, la révélation, les rêves. La ligne claire sur laquelle s’articule le récit semble souvent trembler comme un mirage, le conte s’achève sans pour autant se fermer: le trouble subsiste. En réalité, la succession des actions n’est qu’un leurre narratif ; ce qu’Andersen représente, c’est précisément la simultanéité des cercles, ce mélange intime de souffrance et d’extase qui constitue l’essence de la vie. Le conte illustre moins un discours moral (la pureté et la persévérance récompensées) qu’une allégorie pessimiste de l’existence.

Jacques Gamblin lit le texte d’une voix très douce, de ce ton neutre et modulé qui induit la rêverie, l’esprit en suspension, laissant le texte infuser pleinement. Dans le domaine des contes, les illustrations doivent posséder cette qualité double d’éveiller l’imaginaire sans imposer une vision. En ce sens, les dessins des sœurs Balbusso, tout en ondulations et lignes de fuite, réussissent à suggérer, à imprimer une dynamique. Le trait devient mouvement, il emporte l’imagination à tire-d’ailes.

Les cygnes sauvages, Hans Christian Andersen, lu par Jacques Gamblin, illustré par Anna & Elena Balbusso

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Une réflexion sur “Les cygnes sauvages

  1. Pingback: Andersen e l'allegoria pessimista della vita

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