Vers la Maison du Désarroi

Il m’avait avertie : mieux vaut ne pas t’y rendre, ce serait reconnaître l’échec.

Nul autre avertissement n’aurait pu moins me dissuader. Je ne me suis jamais considérée autrement que défaite.

Plongées dans un jour migraineux, les rues paraissaient plates, les maisons alignées, ennuyeuses comme le linge suspendu dans une armoire, j’avais l’impression de marcher sur les rayons d’un vaisselier. Je les regardais à peine, paresseusement accrochée aux filaments de mes pensées, anxieuse sans excès. D’ailleurs il ne faisait pas froid et  je n’étais pas fatiguée. Les objets manifestaient cette coutumière neutralité induisant aux métamorphoses. J’étais la dalle bombée du pavé, le volet crasseux, le mur, la porte close, le mystérieux papier trainant sur le trottoir, plus rarement le chien tirant sur sa laisse. Jamais un passant fugitif. Je trébuchais, et plutôt que de réveiller ma vigilance, cette infime perte d’équilibre me précipitait dans l’identification suivante. Je m’incrustais alors dans la  fente obscure qui lézarde la pierre.

Tu as tort. Avait-il répété à maintes reprises. Et toi tu n’aurais pas dû me tenter. La Maison du Désarroi – une tentation ? Je suis curieuse. Électrisée. Un visage, un lieu. L’inconnu. Triste endroit, son nom t’est familier. Sans doute, on pourrait parler de mon indifférence. Si tu veux. Je mentais un petit peu. Comme chaque fois.

Il n’était pas question de lui confier la cause véritable de mon attraction. Non qu’elle fût la conséquence d’une faiblesse, mais j’admettais une certaine équivalence entre les hypothèses et leur réfutation, de sorte que je me sentais souvent épuisée avant même d’avoir mis fin à mes recherches. L’incohérence, lorsqu’elle est objective, ne se laisse pas traduire et s’amuse à louvoyer. S’il lui prend l’envie de se manifester, elle provoque des distances,  s’interpose, s’écarte et sème les apories. Le sol se dérobait sous mes pieds quand je m’y attendais le moins, fracture d’intensité, crevasse d’intention, remise en cause permanente d’une intégrité illusoire. Se désagréger avant même d’avoir imprimé sans la boue son empreinte. Non figurative, comme on le dit d’une peinture, je n’étais alors qu’une image abstraite, en deux dimensions, et à ce titre, ni plus insignifiante ni moins avertie qu’un feu de cheminée. Tenant en main le plan qu’il avait soigneusement recopié pour moi, je me jouais de mes sarcasmes, prenant les choses par leur contraire pour m’y engloutir sournoisement. Suivre les indications n’avait rien de compliqué : les lieux ne m’étonnaient pas.

La Maison du Désarroi. Dans ce cas vas-y seule, je ne t’accompagne pas. Tant mieux. N’ai-je pas répondu. Tant pis. En souriant, pour adoucir. Je m’intéresse à l’architecture. Tu le sais. En souriant, pour adoucir.

Cette conversation m’avait donné un but momentané. Comparable aux tâches mineures qui emplissent  la journée d’une plasticité régressive – faire la vaisselle, se brosser les dents, descendre la poubelle, défroisser les draps, ne pas répondre au téléphone  – sans le caractère répétitif qui les alourdit considérablement,  le fait de me rendre en un lieu inconnu ne représentait à mes yeux rien de plus que sortir de chez moi pour une raison vague et exceptionnelle. En imagination je ne tentais pas de former ces images qui accompagnent sans doute l’accomplissement d’un rêve. Je marchais sereine, et ce garçon qui m’avait révélé l’existence de la Maison du Désarroi avait tenu sa promesse de m’y laisser aller seule.

J’avais attendu trois jours, dans une stratégie d’ironie qui ne visait que moi. Ensuite j’étais partie très tôt, parce que passé sept heures du matin, je n’ai plus le courage d’entamer quoi que ce soit. Tout cela était plutôt arrangé, j’aurais préféré ne rien savoir et qu’on m’y mène par surprise. Pourvu que je ne rencontre personne. J’espérais. Je regarde. J’observe. Peut-être, pensai-je, si cela me plaît, je reviendrai pour visiter l’intérieur. Pas tout de suite. Pas aujourd’hui. Pas maintenant.

Et puis tout d’un coup je m’arrêtai. C’était elle. L’enseigne élégante, discrète, indiquant Maison du Désarroi, comme un hôtel de luxe ou une maison close. Un numéro peint sur la pierre. Plusieurs étages, de la hauteur, de l’espace, un raffinement classique, deux tours, une atmosphère bancale, légèrement démodée. Un vestige, véritable banalité urbaine d’une époque révolue. Je sentais la feuille rèche du plan dans ma main, je me tenais bien droite, face à la porte, les noms alignés à côté des sonnettes, gravés dans leurs ridicules plaques métalliques, tous les noms sauf un, le mien. Une buée noyait maintenant mon regard, collant les cils, la petite veine au-dessus de ma lèvre supérieure se mit à vibrer. Voilà. J’y suis. Constatai-je. Chez moi.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s