Selon Moebius

J’ouvre ce livre pour m’en aller. C’est un geste que mon accablement ne rend pas moins volontaire, en dépit de la sournoise inertie que l’expression « acte désespéré » cherche à m’imposer, fondée sur la prérogative d’un vocabulaire approximatif qui s’agrège difficilement à mes motivations. Il est essentiel que le livre perce le séjour fortuit qui, une fois de plus, m’expulse. Parce que je m’en empare avec dégoût, je le prélève parmi ceux qui, disséminés et amoncelés en piles instables un peu partout dans l’appartement, y développent un paysage de ruines et de décombres, éléments disparates d’un flux perpétuel circulant des bibliothèques aux tables, les volumes voyageant sans cesse des unes aux autres de façon en apparence désordonnée, pour autant qu’un mathématicien désœuvré ou mélancolique ne formule, en analysant ces marées livresques, quelque admirable équation  – son coup de maître annulant d’un coup de règle mon libre arbitre.

Avançons dans la genèse de mes prétentions.

C’est la première phrase, devenue inutile puisque déjà lue, défunte dans l’éblouissement qu’elle a provoqué et qui ne pourra plus se reproduire, du moins pas dans cet état d’abattement dans lequel je me trouve.

Aurais-je – sous l’emprise d’un découragement ou d’un orgueil excessifs  – souhaité en être l’auteur ? De loin, détachée de la scène en spectatrice de moi-même, je me vois assise sur le divan rouge,  hermétique, amalgamée aux pages éployées dans mes mains, je me vois les soumettre à de fiévreuses études, dépecer le tissu des mots, leur articulation, et leur grammaire lorsque celle-ci  reprend le courant d’une idée que l’imagination, momentanément affaiblie, ne peut plus nourrir. Pourtant non. Jamais je ne voudrais posséder cette phrase ni même une autre, crépitante ou très sage –  tant il m’importune de m’approprier jusqu’aux miennes.  Indésirable confrontation provoquée par la relecture de mes textes : j’efface rapidement de ma mémoire toute trace écrite ; sachant qu’elle demeure fixée ailleurs, elle ne me concerne plus. Il arrive que je fasse l’expérience troublante de mes phrases comme une « première fois ». Dépouillées de l’échafaudage qui les a soutenues tout le temps du travail, elles se dressent en étrangères, lignes hautaines et indépendantes. Telle une chambre l’après-midi, envahie par un soleil si brûlant qu’on est obligé, pour respirer, de fermer les rideaux. A la tombée du jour, lorsque l’on dénude les fenêtres, des ombres supplémentaires s’insinuent dans l’espace, et la masse sombre des meubles n’a pas davantage de réalité que ces formes de vie immatérielle : on se croirait ailleurs. Quand bien même les choses et les odeurs nous indiquent qu’il s’agit de la même chambre, la perception, non la substance, définit l’identité. Achever un texte c’est  l’exposer à la lumière en déclin. L’abandonner au crépuscule ou à la nuit. Les manquements, les erreurs, les oublis, les maladresses, les fautes de goût me signalent avec plus d’insistance que la morne fixité d’un après-midi sans soleil.

Que dans mes étés fictifs, leur hiver hésite. C’est l’avant-dernière ligne du livre, extraite à l’instant, par anticipation.

Voici que je voulais m’en aller, dans l’exil d’un livre nécessaire. Nostalgique d’une phrase morte, avide de la dernière inaccessible, le temps s’est écoulé, je n’ai rien lu. Au lieu de quoi –  d’évidence –  j’ai écrit.

***

En italiques : citations.

Illustration : détail d’un tableau de Balthus, dédié à Globeglauber (d’amitié et de chats).

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3 réflexions sur “Selon Moebius

  1. Très beau texte, très fort.
    Le passage sur la chambre envahie de soleil est comme une arabesque, un dessin.

    Merci !

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