« Nouvelle » législation européenne sur l’abattage

Lorsque la Commission européenne s’intéresse au bien-être animal, c’est en général dans le sens d’un conservatisme qui fait douter de son utilité. Il y a quelques mois, il s’agissait pour elle d’entériner les pratiques abusives et indéfendables de l’expérimentation animale. A présent, elle s’intéresse de plus près à l’abattage, c’est-à-dire que, sous-couvert de quelques légères modifications cosmétiques, elle s’assure que rien ne change.

Rapide survol des différents points de la loi :

–  l’abattage rituel continue à faire l’objet d’une exception, intolérable quand on sait le surcroît de souffrance qu’il représente pour l’animal : pas d’étourdissement préalable obligatoire et emploi du box de rotation (le bœuf est placé dans une machine qui le retourne complètement, en pleine conscience, avant égorgement – voir les images dans Earthlings). De plus, la viande obtenue de cette façon n’est pas exclusivement destinée au marché religieux. Sa provenance ne doit pas être mentionnée sur l’emballage.

–  Alors même qu’il fait l’objet d’un rapport critique de la part des scientifiques de la Commission, le système d’abattage des poules sera maintenu jusqu’en 2017 (elles sont suspendues vivantes par les pattes à des crochets métalliques, la tête en bas, elles passent dans un bain d’eau électrifiée censé les étourdir avant d’être égorgées mécaniquement).

– Également mises en cause par les scientifiques, les méthodes d’abattage des poissons ne seront pas discutées avant 2018. (Faut-il le rappeler ? Contrairement à ce que l’on croit, les poissons sont extrêmement sensibles à la douleur. Leur aspect primitif  tend erronément à faire croire qu’ils ne ressentent rien.)

– Pour la fourrure, il est admis que renards et chinchillas soient tués par électrocution anale.

–  Reste la grande nouveauté (à partir de 2013!) : la présence obligatoire d’un inspecteur pour le bien-être animal dans les grands abattoirs. Les petits abattoirs sont exemptés.

Source : Gaïa

Notes : – la filière bio garantit peut-être un meilleur traitement lors de la durée (courte) de vie, mais tous les animaux sont abattus à la même enseigne.

– même si le prélèvement du lait et des oeufs n’induit pas directement la mort de l’animal, en réalité il constitue une forme d’exploitation violente, entièrement intégrée au circuit de la viande (quand un animal n’est plus suffisamment productif, il est directement conduit à l’abattoir.)

Je ne vois pas comment je pourrais digérer de l’agonie. Marguerite Yourcenar

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16 réflexions sur “« Nouvelle » législation européenne sur l’abattage

  1. Encore une belle illustration de la lobbycratie européenne : c’est celui qui gueule le plus fort qui l’emporte !

    Et, apparemment ces millions de bestioles en phase terminale font moins de bruit que quelques centaines d’éleveurs tractorisés dans les rues de Bruxelles.

    Et, voilà comment le citoyen européen vote avec ses pieds…

    On est toujours étonné de voir le traitement ignoble que l’homme peut infliger aux animaux au nom d’une religion.
    Religions, dont je m’interroge inlassablement sur l’utilité. La foi est un affaire personnelle qui se passe d’administration.

  2. Par ailleurs, on ne se gêne pas pour monter des dossiers médiatiques pour ou contre le port du voile, alors que, sur la question de l’abattage rituel, plus cruciale, on ne dit rien, on ne discute pas !

  3. Ne regardez jamais « Le sang des bêtes » de G.Franju ou « Notre pain quotidien » de Nikolaus Geyrhalter, vous seriez traumatisée.
    Ce sont pourtant deux documentaires incroyables et fascinant sur le sujet de l’abattage.

  4. Je n’ai pas vu le premier, de Franju, mais bien le second, et encore un autre, bien pire : « Earthlings ». Traumatisée ? Sans doute, mais je suis végétarienne depuis longtemps, et cela avant même d’avoir vu ces images. C’est instinctif chez moi, je ne peux pas accepter qu’on inflige quelque souffrance que ce soit en mon nom. Même si, en l’occurrence, la consommation de la viande cautionne l’anonymat, cela ne marche pas pour moi. La fable de la vache heureuse dans son champ et du cri de la carotte m’a toujours semblé suspecte.

  5. Cet article pose la question essentielle de ce qu’on doit penser du réformisme: est-il efficace, inopérant ou même néfaste ? On pourrait par exemple penser que la nouvelle obligation légale d’un inspecteur pour le bien-être animal dans les grands abattoirs est quelque chose de positif: c’est une mesure « humanitaire » qui, si elle ne règle pas le problème de la souffrance animale, semble en tout cas instaurer une situation, sinon meilleure, au moins moins terrible que la situation antérieure.

    KAPLAN (Fondements éthiques pour une alimentation végétarienne) montre que la question du réformisme est vraiment problématique.

    C’est un problème de temporalité:

    – à première vue les réformes qui vont dans le sens d’un amoindrissement de la souffrance animale nous apparaissent comme des mesures positives. A l’instant « t », il vaut mieux pour tel animal particulier que sa souffrance présente soit moins grande que sa souffrance passée.

    – mais dès lors que l’on quitte l’instant pour réfléchir dans le temps, on voit que ce qui est positif devient négatif: car toute amélioration du sort des animaux exploités par l’homme ne fait que légitimer cette même exploitation.

    Je cite Kaplan: « Ces mesures humanitaires fixées par la loi servent d’arguments lénifiants pour justifier l’exploitation contre ceux qui s’y opposent: Vous n’avez aucun souci à vous faire sur le sort des animaux, car leur protection et leur bien-être font l’objet de directives légales explicites ! ».

  6. Entièrement d’accord, Kaplan formule très bien le problème. C’est le système tout entier qu’il faut remettre en question, ne pas faire de petits raccords (arrangements) esthétiques. Dès que la mise à mort est permise (moralement acceptable), quelque chose se passe, une fracture dans la conscience, et c’est la porte ouverte aux abus (nombreux cas de torture dans les abattoirs et labos). Le respect du vivant n’est compatible avec aucune forme d’exploitation.

  7. « Le respect du vivant n’est compatible avec aucune forme d’exploitation. »

    A fondamentalisme, fondamentalisme et demi… et on s’en prend à des traditions vieilles de milliers d’années. Une « religion » contre une autre. Où est passé l’inter-texte? Rien de mieux à faire ou de plus urgent? L’exploitation des caissières? La colonisation du Turkestan? Vivement la littérature.

  8. « Rien de mieux à faire ou de plus urgent ? »
    M’auriez-vous posé cette question si ce blog ne traitait que de littérature ?
    Bizarrement, dès qu’il s’agit d’éthique animale, les problèmes plus urgents (comprendre plus humains) foisonnent.
    Mais qui parle d’exclusion ? de fondamentalisme ? de religion? Ou serait-ce cette vieille rengaine végétalien = membre d’une secte = fanatique ? Passons.
    Sérieusement, j’ai déjà expliqué, ailleurs sur ce blog, que je ne parle d’éthique animale que parce que le sujet est confiné aux médias spécialisés, ce qui n’est pas le cas des questions sociales, plus largement et mieux traitées que ce à quoi je peux prétendre. Je n’ai hélas pas la vocation d’une militante, loin de là, je veux simplement ici faire état de faits dont on ne parle pas ailleurs, pour la très bonne raison que personne ne veut en entendre parler. Non, la question animale ne doit pas être reléguée au dernier plan des préoccupations morales, cela n’aurait pas de sens. La situation des animaux justifie amplement qu’on prenne – au minimum – la parole pour eux! Du reste, il n’y a pas lieu de séparer les problématiques. C’est à dessein que j’ai parlé de « respect du vivant » : tout est lié, social, écologie et éthique animale. Est fondamentaliste celui qui isole un des éléments pour en faire un absolu. Croyez-vous que les éleveurs et employés des abattoirs soient satisfaits de leur sort ? C’est un cercle vicieux, un système d’exploitation immoral qui englobe tous les vivants – humains et nonhumains.

  9. Réaction très structurée mais coup dans l’eau quant aux vraies questions posées. Il fallait s’arrêter à « tradition », « intertexte », … et aussi à « culture » et « interculturalité » (implicites celles-là). Mais ce ne sont clairement pas des questions que tu te poses ou que tu entends.

  10. Les vraies questions posées ? D’accord, allons-y, je sens que vous avez beaucoup à dire sur l’inter-texte/culturalité… Pour ma part, je pense que la « tradition » n’a aucune valeur morale et que c’est juste un argument facile. Nombreux exemples à l’appui, ne serait-ce que l’esclavage. Mais, soit, me voilà sûrement de nouveau à côté de la question. A moins que le sous-texte soit votre unique moyen d’expression – pour ne pas dire le sous-entendu – je vous invite à être plus clair.

  11. C’est juste. Je préfère l’allusion et les portes ouvertes. Je suis aussi de plus en plus convaincu que les positions arrêtées le restent. Les blogs « d’idées » (voilà pourquoi la littérature..) ne rassemblent autour d’eux que des convaincus, des disciples, des observants. La fatigue prend donc le dessus. J’aurai au moins essayé. Signalé qu’il y a une autre manière de penser la chose. Au passage quand même, ramener « l’esclavage » à la « tradition », voyons… Il n’y a aucun grand texte fondateur qui en fasse une « valeur » de base ou une obligation « religieuse ». Ses contingences sont platement et désespérément économiques.
    A une autre fois peut-être et quand même, félicitations pour ce beau travail de lecture et d’écriture.

  12. Pour tout dire (et clore cet échange un peu boiteux s’il se situe sur deux niveaux différents), j’essaie de faire la part des choses, sur ce blog, entre « les idées » (fort concrètes d’ailleurs) et le reste. D’accord pour dire que les blogs d’idées ont une fâcheuse tendance à tourner en rond – c’est pourquoi je me risque ici à juxtaposer deux types de discours (et, croyez-moi, ce n’est pas toujours évident). Mais voilà, ce blog, d’une certaine façon, me reflète, et je suis comme ça, moitié littérature moitié dans le monde. Et la moitié « dans le monde » a une sensibilité particulière, et des idées, mais reste ouverte, en toute sincérité, à la discussion.
    Je respecte votre préférence pour l’allusion et la contradiction sans contrepartie, mais je trouve étrange que vous ayez choisi d’intervenir sur la part de ce blog qui vous correspond le moins.

  13. En fait c’est celle qui me correspond le plus… Par contre je crois que vous êtes surtout littérature et que quand il s’agit d’autre chose, comme ici, vous faites « chapelle ».

  14. Le commentaire sur « faire chapelle » semble faire mouche. Plutôt que de se contenter d’être la caisse de résonance de Gaia, dont les motivations sont peu claires, pourquoi ne pas confronter de manière critique les opinions des parties concernées sans sentimentalité excessive ? La Commission Européenne (dont je ne fais pas partie) est relativement transparente sur ses activités (http://ec.europa.eu/food/animal/welfare/references_fr.htm). Voir aussi au Parlement Européen. Les aspects religieux doivent quand même aussi être pris en compte (http://www.temoignagechretien.fr/journal/article.php?num=3174&categ=Croire). On ne peut reconstruire Rome en un jour. La création d’un nouveau métier « surveillant du bien-être animal » est une initiative louable, pourquoi ne pas le dire ?

  15. C’est amusant, cette expression « faire chapelle », de la part de quelqu’un qui partage l’opinion du plus grand nombre. « Faire chapelle » s’opposerait alors à « faire cathédrale »?
    Aucune norme sociale, aucune tradition – religieuse ou non – ne peuvent moralement justifier l’exploitation et la souffrance d’un être vivant. La souffrance n’est pas une abstraction, c’est un fait.

    Bien sûr, on peut s’en remettre, pour se conforter dans ses habitudes, aux grandes institutions, aux traditions, aux « depuis toujours ». Tout cela justifie bien un état de fait, rien de plus.

    Mais on peut aussi en appeler à sa propre conscience. Et se demander dans quelle mesure la simple satisfaction d’un plaisir peut justifier l’exploitation animale et l’inévitable souffrance qu’elle entraîne. On peut se demander également ce qui prévaut, entre le respect des traditions religieuses et le surcroît de souffrances que cela implique. Dès lors, le débat dépasse de loin l’éthique animale.

    « Les aspects religieux doivent quand même aussi être pris en compte. »
    –> certainement pas s’ils sont la marque de survivance d’une cruauté injustifiée.

    « La création d’un nouveau métier “surveillant du bien-être animal” est une initiative louable, pourquoi ne pas le dire ? »
    –> il faudra qu’on m’explique où il y bien être animal dans un abattoir, alors que dans ces endroits, il n’y a même pas bien être des travailleurs.

    La Communauté Européenne est peut-être plus transparente que Gaïa (chacun est libre de croire ce qu’il veut), mais elle n’est pas la bienvenue dans les abattoirs ni dans les élevages (voir l’exemple récent de Charal…).

    Lecture conseillée :
    http://www.rue89.com/2009/10/01/bidoche-les-ravages-de-lindustrialisation-de-la-viande

  16. Si vous permettez, krotchka, et à un jour de mon départ vers le grand Sud, voici quatre citations qui me tiennent à coeur, et qui peuvent, à mon sens, éclairer d’une lumière nouvelle ce délicat sujet, tant il faut dire (et les commentaires de cette page en sont la preuve) que ce que rappelle leur voix est, sans cesse, éclipsé par l’habitude, la tradition, le cécité des hommes… Merci de votre lumineuse humanité.
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    « Prométhée, voleur de feu, chargé de l’humanité des animaux même. »

    Rimbaud, lettre à Paul Demeny
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    « L’éventualité des pogromes est chose décidée au moment où le regard d’un animal blessé à mort rencontre un homme. L’obstination avec laquelle celui-ci repousse ce regard : ‘ce n’est qu’un animal’, réapparaît irrésistiblement dans les cruautés commises sur les hommes dont les auteurs doivent constamment se confirmer à eux-mêmes que ce n’est qu’un animal, car, même devant un animal, ils ne pouvaient le croire entièrement. »

    Theodor Adorno, Minima Moralia
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    « L’accompagnement c’est très lié à l’animal pour moi. Se promener avec un chien c’est être accompagné et l’on accompagne le chien aussi, accompagner un animal qui meurt c’est un accompagnement que l’on réussit rarement avec un être humain. Il y a une qualité de présence des bêtes, une densité de présence que j’ai connue enfant quand je passais mes vacances à la ferme. Le fils aîné s’occupait des chevaux et dormait à l’écurie. On lui a proposé un jour une chambre dans une petite annexe et il n’en a jamais voulu, il vivait jour et nuit avec ses chevaux dans la paille, l’odeur et la chaleur extraordinaire de l’écurie. Cet homme-là je l’ai vu sangloter lorsqu’un jour, un de ses chevaux fut emmené à l’abattoir. Il me semble que seul un tout petit bébé qui est là dans son berceau à côté de vous peut donner cette présence absolue. C’est presque une expérience mystique, surtout lorsqu’on n’est pas croyant et c’est peut-être en rapport avec l’ontologie, avec cet être dont Merleau-Ponty parle dans ses derniers textes, ‘l’être brut’. »

    Elisabeth de Fonetany, entretien Vacarme
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    « Voir l’image de Dieu sur une herbe, un caillou,
    L’esprit de Dieu chez l’homme et dans les animaux,
    Là est ce qu’on se doit d’avoir au fond du cœur. »

    Novalis, Henri d’Ofterdingen

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