Debussy : du désir à l’écriture

« … la musique commence là où la parole est impuissante à exprimer ; la musique est écrite pour l’inexprimable ; je voudrais qu’elle eût l’air de sortir de l’ombre et que, par instants, elle y rentrât ; que toujours elle fût discrète… » Claude Debussy

… là où la parole est impuissante à exprimer…: ne pas tenter de traduire, ne pas transcrire. Ce qui, en général, est préférable pour tout discours sur la musique, devient, avec Debussy, un impératif . Il n’y a pas d’équivalence possible entre le verbe et la musique, ce sont deux langages distincts. Séparés en substance, ils ne révèlent pas le même contenu ; au mieux, ils se complètent. Le commentaire dilate et creuse l’interstice entre musique et verbe. Il aménage une zone hybride de re-création poétique. Ainsi défini, le commentaire offre un espace de confort, une liberté cependant tributaire de ses sources et de leur valeur intrinsèque. Écrire sur la musique revient à recréer celle-ci à travers soi, à en capter les effets intellectuels, organiques, émotionnels, pour les réexprimer avec une intensité équivalente.

Debussy, par son écriture, légitime cette démarche voire – il  ne laisse pas d’alternative : avec tact, il esquisse lui-même le commentaire, ébauche le travail de l’auditeur. Sur la partition, le titre d’un morceau apparaît à la fin de celui-ci. Déjà ce n’est presque plus un titre, plutôt un début d’interprétation, un clin d’œil, une ligne écrite à prendre au vol, amorce de cadavre exquis ou  invitation au voyage… Sur la partition des Préludes, on lit « Danseuses de Delphes», « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir », « Des pas sur la neige », « Ce qu’a vu le vent d’Ouest »… Nulle nécessité dans ces images, mais une furtive suggestion. Jamais Debussy ne dicte, n’impose sa vision. Il sait pourtant que lorsque la musique s’arrête, elle ne s’interrompt pas aussitôt dans l’esprit de l’auditeur. Puisque les notes perdurent, autant saisir leur écho, se l’approprier par la mémoire et l’imagination. La jouissance de l’écoute croît avec la capacité d’en initier le désir.

Cette lecture, assurément très intime, gagne à s’augmenter d’un léger éclairage technique. L’art de Debussy est celui d’un musicien exceptionnel, créateur de formes et de contenus singuliers. Non pas subordonnés à un langage commun mais au service d’une sensibilité unique, l’harmonie, le timbre et la couleur transcendent leurs fonctions respectives. Et cet individualisme, en retour, stimule l’imagination de l’auditeur. S’il subsiste encore des règles, elles ne sont là qu’en tant que traces. Leur référent éloigné ne perturbe pas leur déploiement. La durée, le rythme, et tous ces éléments qui structurent le corps d’un morceau font ici exactement le contraire : ils atomisent. Vieux rêve de l’unité dans la multiplicité. Chaque morceau résulte d’un agglomérat de cellules sonores qui dansent les unes avec les autres, s’étreignent, s’écartent pour former, en pleine lumière, des particules d’un genre nouveau: les bulles de silence. Et voilà que, pour rendre compte d’un phénomène sonore, je ne puis faire autrement que recourir encore à des images. Debussy a le don de susciter les synesthésies : les parfums, les couleurs et les sons se répondent… « La cathédrale engloutie » est une peinture vibrante, une narration tragique (la légende d’Ys), une idée sensuelle. Peu d’artistes parviennent à ce niveau où l’abstraction ne reflète plus mais signifie encore.

Ce que le pianiste brésilien Nelson Freire nous offre sur ce disque n’est qu’un infime aperçu, une petite bouchée absolument exquise dont le seul tort est d’exciter les sens, de donner faim. Préludes, Esquisses, Clair de Lune : c’est bien, comme programme, mais loin de suffire.  Après, il faut plonger à pleines mains dans le trésor des archives : retrouver Michelangeli pour une approche rigoureuse, s’émouvoir de la lecture romantique de Sanson François, quitter l’œuvre pianistique pour découvrir la musique de chambre, poursuivre avec les poèmes symphoniques, La Mer, Prélude à l’après-midi d’un faune, sans oublier l’opéra Pelleas et Mélisande… De ces sonorités translucides, infiniment souples et graciles, on ne craindra jamais de se lasser. On prendra le temps de percevoir le détail, la finesse du maillage, on goûtera le ravissement de recevoir ensemble la sensation et l’émotion, il s’en faudra de peu que l’on ne donne entièrement raison au philosophe épris de musique*, qui s’extasiait  « Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant je m’aperçois en dessous de moi-même, maintenant un dieu danse en moi. »

Claude Debussy (1862-1918), Nelson Freire (piano)

Arturo Benedetti Michelangeli

Samson François

Discographie de Claude Debussy à la médiathèque

* Nietszche bien sûr.

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