Tissé par mille

Projet originellement radiophonique  (de 2005 à 2006 Camille Laurens tient une rubrique sur France Culture), Tissé par mille devient un livre, puis, augmenté d’un habillage sonore, un disque. Tel est l’objet hybride dont il est ici question.

« Ce pli de sombre dentelle, qui retient l’infini, tissé par mille, chacun selon le fil ou prolongement ignoré son secret, assemble des entrelacs distants où dort un luxe à inventorier… » Stéphane Mallarmé.

Voici que l’on convoque de grands poètes : Mallarmé pour le titre, Ponge pour la généalogie. Mais si l’on veut apprécier l’exercice littéraire de Camille Laurens, autant repousser très loin toute comparaison. La qualité de Tissé par Mille est bien réelle, littéraire, d’une certaine façon, qui n’est certes pas celle de Mallarmé ou de Ponge, à proximité desquels les mots de Camille Laurens pâlissent injustement.

Ça commence avec gentil et ça finit sur souci ; entre les deux il y a gêne, sexe, mode, bête et bien d’autres, y compris l’incongru re. Ce n’est pas une figure de style : en fait il s’agit de mots. D’ailleurs, remarquez, dès qu’on en parle, on est tenté de faire pareil – de jouer. A chaque mot suffit sa peine : cinq minutes pour tout dire et son contraire. Parce qu’au-delà du premier degré ludique, le petit abécédaire de Camille Laurens fait état d’un phénomène plutôt angoissant : les mots sont insensés ! On les utilise à tour de langue, leur apparente docilité (passivité ?) nous fait croire qu’il suffit d’en trouver de bons pour s’exprimer. Scrupuleusement choisis, pesés, placés dans la phrase, ils semblent si tranquilles, si ronds (ronronnants) et lisses, parfois même brillants. C’est bon, on peut les laisser dormir, tout est dit. Or, à peine a-t-on le dos tourné que méchamment ils se réveillent, et voilà qu’ils s’agitent et se bousculent en tous sens ! L’étymologie les fait tanguer vers de faux amis, l’extension dilue, la polysémie brouille et annule, la connotation fait rougir… Un conseil : ne jamais revenir sur les mots prononcés, ne jamais se relire, au risque de découvrir un champ de bataille qui ne ressemble plus à ce que l’on prenait naïvement pour le signifié ; laissé à lui-même, le mot est traître.

Camille Laurens n’en est pas là ! Elle se ménage une place avantageuse, en surplomb. Confortablement installée, dictionnaire sur les genoux, grammaire à sa droite et, à sa gauche : ironie, humour, nostalgie, citations, archives sonores et – coquetterie supplémentaire – musique concrète de Philippe Mion. Avec une telle quantité d’ingrédients, la cuisine est raffinée, généreuse, « riche en saveurs » mais – on ne perçoit plus la qualité propre du produit… Enfin je m’égare, ce n’est pas non plus le but de l’exercice. Camille Laurens n’a pas l’intention de parler sérieusement, pour ça elle a ses romans.  Ni d’ailleurs d’écrire des poèmes, ce que sous-tend la comparaison avec Ponge… Digressions poétiques autour des mots ? Allons ! cette prétention pourrait être celle de n’importe quel poète, raté ou réussi, lui qui se sert des mots comme un peintre de ses couleurs, pour suggérer une réalité fondamentalement indicible. Non, ce que la langue déliée de Camille Laurens formule avec plaisir n’est que jeu sonore et verbal. Elle se cantonne au niveau du langage, ne se réfère qu’à lui et réussit à en extraire une certaine pulpe sémantique. Ça s’écoute comme une émission de France Culture – et ceux qui me connaissent savent que, pour moi, c’est plutôt un compliment : une heure d’érudition concentrée, piquante, stimulante. Désacralisation du langage tiré dans tous les sens, et mise en valeur de ses ressources. Par ces va-et-vient de l’intérieur à l’extérieur du lieu commun, Camille Laurens réussit à décontextualiser, à inventorier sans épuiser. En guise de préliminaires (à l’écriture ? à la lecture ?), Tissé par mille rappelle cette idée primordiale que la beauté du langage n’est pas essentiellement dans ce qu’il communique, mais dans sa nature même qui, elle, est précisément irréductible au sens.

Tissé par mille, Camille Laurens et Philippe Mion

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2 réflexions sur “Tissé par mille

  1. Les jeux sur le signifiant… Je veux bien… Ils sont innombrables, tourbillons qui ne révèlent qu’eux-mêmes. A la radio, passe encore.

    De quoi me rendre nostalgique de Mallarmé, hanté par l’Azur, à la recherche du Livre impuissant à saisir un sens qui se dérobe et triomphe toujours. Sans la lutte pour accrocher le sens, la beauté du langage est « Comme le pot de fard gisant au pied d’un mur ». Le dernier mot revient à Mallarmé.

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