Cinéma : sois beau et tais-toi!

A propos de Slumdog Millionaire, de Danny Boyle.

Il existe un moyen très simple de soutirer aux pauvres le peu de choses qu’ils possèdent, sans qu’ils s’en aperçoivent.  Pour les plus démunis, ne dit-on pas, avec condescendance, qu’il reste toujours l’espoir ? Les loteries fonctionnent ainsi, sur la glorification de quelques heureux élus, dont la chance inouïe assure d’un seul coup la publicité et la pérennité d’un système lucratif. La télévision a le pouvoir de décupler cet effet. Plus convaincante qu’un simple jeu de hasard, elle crée l’illusion du mérite, réinstitue une morale de l’épreuve et de la récompense. Dans les coulisses, l’engouement du public se chiffre en recettes publicitaires. Une entreprise rentable donc. Enfin le cinéma, grand fédérateur de bons sentiments, peut lui aussi se tailler une part de gâteau. Il lui suffit d’exploiter le mythe de l’ascension sociale fondée sur la providence et le mérite (rêve américain), en s’inspirant des contes, de Dickens – l’originalité tue l’efficacité – pour récolter les fruits sonnants et trébuchants d’une formule imparable. L’espoir rapporte : pour Slumdog Millionaire, rutilante tartuferie de Danny Boyle, le magot s’affiche en oscars et ventes de billets.

Que ce soit clair : il ne s’agit pas critiquer gratuitement le succès du cinéma populaire. Si celui-ci attire notre attention et aiguise notre sens critique, c’est qu’il est le véhicule rêvé de la propagande. Il donne du plaisir. Sa force de persuasion est d’autant plus sournoise qu’elle se présente comme un simple divertissement. Anodin ? L’esprit se repose, l’individu s’oublie, se met entre parenthèses. Disponible et vulnérable.

Non sans ironie, une séquence de Slumdog Millionaire trahit  métaphoriquement le revers de la séduction qu’exerce le cinéma. Véritable nœud de l’intrigue, cette séquence est une transposition assez littérale du topique de la maison de l’ogre. Deux orphelins dorment sur une décharge. Soleil de plomb, pestilence, comble de la déréliction. Proies vulnérables, faciles à repérer : les hommes arrivent de nulle part, providentiels, ils descendent de la voiture étincelante et apportent des bouteilles de coca-cola bien fraîches. Le coca-cola ! – En lisant La Route de Cormac McCarthy, j’avais eu la surprise de constater que cette boisson est à présent considérée comme l’ultime jouissance de celui qui meurt de soif. L’eau fraîche ? Le thé ? Le jus de fruits ? Non ! la boisson nationale américaine  est devenue la référence pour se désaltérer  –. Les petits suivent avec enthousiasme leurs pourvoyeurs de nectar marron. Ils se retrouvent, avec une multitude d’adorables bambins, dans une maison merveilleuse entourée de jardins, logés, nourris, blanchis et traités avec douceur et patience. Première étape : quelques heures plus tard, on les lâche dans la rue pour qu’ils mendient. Seconde étape : le soir, ils reçoivent des cours de chant. Chacun cherche à se surpasser, l’émulation fonctionne, tout va bien. C’est d’ailleurs un petit enfant qui se charge de faire régner la discipline dans le camp… (on connaît la technique qui consiste à créer des hiérarchie au sein des groupes de prisonniers pour les diviser et mieux les soumettre). Arrive l’heure de la consécration : un à un, on appelle les meilleurs chanteurs. Ils s’appliquent du mieux qu’ils peuvent. On les félicite ; ils resplendissent de fierté. Alors, brusquement, on les empoigne et on verse de l’acide sur leurs yeux (un mendiant aveugle rapporte plus d’argent…). Le cinéma populaire avec ses mille et une tentations, tout en flattant notre ego, finit par nous rendre aveugles. Jolie métaphore, en effet.

Pour le reste, Slumdog Millionaire raconte comment Jamal, enfant des bidonvilles (« slumdog »), malin, débrouillard, intègre (méritant) et incroyablement chanceux, parvient à s’extraire de la misère en remportant la mascotte de Qui veut gagner des millions.  « C’est son destin » s’affiche comme la devise du film. Parcours de douleur, parcours d’épreuves, jusqu’à la fin : difficile de croire qu’un pouilleux des bidonvilles puisse connaître toutes les réponses, aussi inepte que soit la télévision qui les produit. Une séance de torture plus loin, Jamal raconte : chaque question renvoie à un épisode marquant de sa vie. Mort, séparation, fuite, danger. Mieux vaut ne pas relever l’incohérence psychologique de cette mémoire émotionnelle, puisque le ressort du film consiste précisément à prétendre que, suite à un traumatisme, on se souvient de la scène du drame dans ses moindres détails… Esthétiquement racoleuse, l’image colle au cliché ultra rapide et stromboscopé du vidéoclip. Saturation des couleurs, micro-séquences qui se succèdent à un rythme trépidant, musique bollywoodienne festive et ahanante : « c’est beau ! ».

Cette beauté, c’est exactement celle que je détecte dans cet autre objet de propagande qu’est le documentaire de Yann Arthus Bertrand Home.  Une beauté artificielle (photoshopée), décorative, vaine. Complaisance doloriste et manipulation émotionnelle. Une beauté qui s’abstient de signifier, de faire rejaillir les causes, de démonter les rouages du système qui produit la pauvreté. Une esthétique politiquement neutre ? Au contraire. Le petit Jamal incarne la perle de l’espoir, le soulagement des larmes versées sur la misère. Il garantit la pérennité du système ; sa réussite individuelle est la faillite de la critique sociale. On pleure beaucoup avant de soupirer : heureusement ça finit bien. Surtout qu’on ne change rien. Les médias adorent ces tempêtes de verre d’eau qui canalisent si bien les frustrations et savent récupérer la critique à leur avantage.

Le film :Slumdog Millionaire, de Danny Boyle.

La musique

Publicités

2 réflexions sur “Cinéma : sois beau et tais-toi!

  1. Je voulais vous parler d’une réalisatrice indienne. Je suis assez touché par la force et la justesse de ses films. Et on raconte qu’elle est rejetée par beaucoup. Pourquoi pas par vous aussi? C’est madame Deepa Mehta. De sa trilogie, je n’ai vu que Water et Earth… Mais vous n’aimeriez certainement pas non plus l’usage de la belle image chez elle. Soyons anti-esthétique pour vous plaire: le livre d’où vient cette histoire de « chien de bidonville » est sans image… effrayant, non?

  2. Merci pour votre commentaire. Ne me comprenez pas mal : c’est moins l’esthétique qui me dérange que son détournement idéologique. D’ailleurs, on m’a déjà dit beaucoup de bien de Deepa Mehta, je ne manquerai pas de voir un de ses films bientôt.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s