L’endroit du décor

Outre une présence quotidienne sur France Culture dans Les Nouveaux Chemins de la Connaissance et une chaire de professeur à l’Ecole Polytechnique, Raphaël Enthoven tient également une rubrique dans Philosophie Magazine. Ces articles sont compilés aujourd’hui dans L’endroit du décor.

La source journalistique de ces textes n’en conditionne heureusement pas la forme : Raphaël Enthoven n’accepte jamais de collaboration sans poser l’exigence de liberté qui garantit l’unité de son travail. Il écrit comme il parle. En le lisant, on l’entend presque chanter ses textes tant les inflexions de sa voix imprègnent jusqu’au style de ses écrits. Comme à la radio, il agrémente son discours de citations bien choisies ; un enthousiasme sincère le préserve de toute arrogance.

L’endroit du décor ne ressemble pas à ces tristes manuels de savoir-vivre que produisent quelques prétendus philosophes qui n’aiment rien tant que d’abaisser la pensée au catéchisme laïc du bien-être. A partir de termes simples, de noms dits « communs », c’est-à-dire méconnus, Raphaël Enthoven rédige de courts billets comme il enverrait des missives. En renonçant à l’exhaustivité de la discipline, il se préserve de la lourdeur didactique. Il introduit, esquisse, affleure. Son geste vise à la clarté tout en évitant la simplicité mièvre. Six pages pour liberté, cinq pour solitude, six encore pour mort: c’est à la fois peu et adéquat, en ce qu’il ne s’agit pas de théorie pure mais d’une illustration joyeuse, accueillante et ouverte de ce qu’est la philosophie. En reprenant Bergson, dont cette phrase clôture le livre :

« L’essence de la philosophie est l’esprit de simplicité… toujours nous trouvons que la complication est superficielle, la construction un accessoire, la synthèse une apparence : philosopher est un acte simple. Plus nous nous pénétrerons de cette vérité, plus nous inclinerons à faire sortir la philosophie de l’école et à la rapprocher de la vie. »

En amoureux de son métier, le philosophe ne fait pas mystère de ses préférences : Hume plutôt que Kant, saint Augustin avant Rousseau, mais surtout Bergson, Jankélévitch, Montaigne et Nietzsche, dont il cite quelques bons mots :

« Autrefois c’est au sein du troupeau que se cachait le moi, désormais, c’est au sein du moi que se cache le troupeau. »

Prenant la défense des apparences contre le dogme d’une vérité toujours illusoire, L’endroit du décor fait le pari de séduire par l’étonnement. Croyez-vous que la liberté soit sans entrave, que le révolté puisse triompher sans se contredire, que le courage s’oppose à la prudence ? Avec la douceur et l’élégance qui le caractérisent, Raphaël Enthoven s’amuse à provoquer. Bientôt les valeurs soi-disant admises n’ont plus de sens, le conformisme devient son inverse et il ne reste plus qu’à tout remettre en question :

« Le réel est un secret que nul n’ignore, caché par nos simulacres, au premier rang desquels le voile sournois de la transparence. Parmi les masques, il y a celui de l’homme qui feint d’avancer à visage découvert. L’envers du décor n’est qu’un décor de plus, et les apparences sont, à ce titre, moins trompeuses que le sentiment d’être trompé par elles.

Qui sait tout cela – c’est-à-dire qui le sent – pense par goût, non par crainte. »

On lui reprochera peut-être de transformer les paysages arides et escarpés de la philosophie en un Versailles raffiné où l’on se promène sans fatigue, mais l’agrément des parcs n’annule pas l’intensité des grandes marches, et les jolies pages de L’endroit du décor ouvrent tout grand sur l’immensité vertigineuse de la philosophie.

« Quiconque aspire à quelque liberté de penser doit se priver pour un long temps du droit de se sentir autre chose qu’un errant sur la Terre. Je ne dis pas un voyageur, car l’homme qui voyage se propose un but final. Or, un tel but n’existe pas. L’errant doit bien observer, tenir ses yeux bien ouverts sur le train du monde ; il doit donc interdire à son cœur toute attache un peu forte aux choses particulières, et toujours maintenir en lui cette humeur de vagabond, qu’amuse tout ce qui change  et passe. »

Nietzsche

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4 réflexions sur “L’endroit du décor

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  3. Enthoven n’est pas philosophe mais PROFESSEUR de philosophie.
    Cette créature médiatique, mondaine, peu philosophique enfin, respire le contentement de soi, se met en scène, toujours dans le champ de la caméra, parle vite, dans un français correct; cet éphèbe cabotinant débite en outre quelques vaporeuses généralités sur les sujets que la science se réserve de traiter plus tard, comme tous ses pareils, intarissables sur ce que d’autres ont pensé, manque d’avoir eux-même la moindre pensée originale, et absolument incompétents en sciences, ce qui les condamne à ne parler que du passé.
    Quand, dans une émission de philosophie parlera-t-on du livre de Bricmont et Sokal ? Lorsque les astrologues disputeront sur l’astronomie.
    Combien plus intéressant est Prigogyne parlant de Spinoza, par exemple, que tous ces remueurs de vent soucieux du tombé de leur mèche ou d’un pli de leur Gucci, que tous ces imposteurs stipendiés, parlant si disertement de tout et de rien, avec une petite prédilection pour le rien toutefois.

  4. Ce n’est pas la première fois que j’entends cette critique contre Raphaël Enthoven (quoique jamais exprimée avec autant de virulence). Il n’invente rien ? Il a un certain physique ? Oui, et alors ? Je persiste à voir en lui un transmetteur de qualité. Cela dit, c’est contre les philosophes en général que vous semblez en avoir, comme si les scientifiques avaient tous le même recul sur leur travail que Prigogine. Pour ma part, je suis convaincue que les découvertes, concepts, recherches, avancées technologiques,etc, méritent d’être débattus par des gens de disciplines différentes, de l’extérieur, de l’intérieur, de haut en bas, et qu’il n’y a rien de honteux dans le fait de rendre tout cela accessible au plus grand nombre. Il faut que cela circule!

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