Envols atones

Pour mieux entendre la musique, il suffit simplement de la visualiser ou, par extension, de l’appréhender avec un autre sens que l’ouïe. Nulle trahison dans cette pratique : la perception n’est jamais que l’amorce d’une sensibilité plus diffuse que le sens qui l’initie. D’une fluidité envahissante, l’émotion que la musique fait naître croît indépendamment d’elle. Ainsi puis-je sans peine et sans excès tracer la cartographie d’une chanson de Bill Callahan.

Il me semble d’abord, dans le brouillard épais de sa voix grave, distinguer un enchevêtrement de cercles. Tant que je me tiens au-dehors et que je reste spectatrice de la chanson, il ne se passe pas grand-chose. Le rythme lent, lancinant, incite à la passivité : comme une léthargie en fin d’après-midi, on ressent la fatigue cotonneuse d’une mélancolie qui cherche à s’anéantir dans le sommeil. Mais si l’on parvient à s’extraire de cette torpeur et que l’on force la molle entrée de la chanson, le paysage se métamorphose. L’espace se dilate, se détend. Les cercles, illusoirement clos, sont maintenant ouverts. N’ayant ni la profondeur d’une spirale ni la vocation d’un anneau, ils ne creusent ni n’achèvent rien ; en matière de sonorité, ils figurent un ressassement qui s’étiole dès la première reprise.

C’est ici l’essence même de cette musique, un relâchement intempestif qui contamine jusqu’aux paroles, elles aussi défaites. Les confidences très sensuelles de « Rococo Zephyr » s’interrompent brusquement, font place à un laconique Well maybe this was all / Was all that meant to be (Peut-être était-ce tout / Tout ce qui devait être). Ce qui étonne, ce n’est pas tant ce déferlement d’amertume que sa radicalité. Tout s’efface. Rupture plus évidente encore dans « Jim Cain », qui coupe littéralement la chanson en deux. Cela commence par I started out in search of ordinary things (Je suis parti en quête de choses ordinaires), et cela devient, en plein milieu : I ended up in search of ordinary things (J’ai fini en quête de choses ordinaires) – par la seule subversion du verbe, c’est tout l’enthousiasme initial qui s’évanouit. Procédé repris plus loin : Somewhere between the wind and the dove / Lies all I sought in you (Quelque part entre le vent et la colombe / Repose tout ce que j’ai désiré en toi), qui devient à mi-chemin : Somewhere between the wind and the dove / Lies all I lost in you (Quelque part entre le vent et la colombe / Repose tout ce que j’ai perdu de toi). D’autres chansons se contentent de répéter la même phrase jusqu’à l’absurde : It’s time to put God Away (Il est temps de se débarrasser de Dieu).

Le poète piétine sa parole, le musicien éventre sa chanson – seul le chanteur maintient sa voix, claire et dressée jusqu’à la fin, dans les décombres de tout le reste. Déjouant ainsi toute tentative de pathos et d’apitoiement, Bill Callahan fait corps avec la morosité. D’un nihilisme sans révolte et sans amertume, il considère sa propre désolation avec bienveillance. La musique ne résout rien, tout au plus permet-elle de continuer à vivre.

Sur cet album, l’obsession des oiseaux a succédé à celle de l’eau (celle-ci étant encore présente dans « Rococo Zephyr »). Les oiseaux… En découvrant ce titre, Sometimes I wish we were an eagle (Parfois j’aimerais que nous soyons un aigle), j’ai aussitôt pensé aux mots de Lermontov (poète russe du XIXe siècle) : Que ne suis-je un oiseau, ce corbeau de la steppe / Qui vient de passer au-dessus de ma tête ? / Pourquoi ne puis-je prendre mon envol dans le ciel / Et avoir pour seul amour la liberté ? Entre le poète russe et le songwriter américain, il y a davantage qu’une simple coïncidence émotionnelle. Tous deux  sont perdus, en des temps qui ne leur correspondent pas, dans d’immenses régions silencieuses (le Texas – la steppe), ils s’accablent mais ne ploient jamais : c’est au cœur même de l’aridité que la tristesse devient féconde.

Bill Callahan, Sometimes I wish we were an eagle.

Discographie de Smog

Concert de Bill Callahan au festival la Route du Rock, à visionner intégralement sur Arte Live Web

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4 réflexions sur “Envols atones

  1. Il était d’abord, comme Pouchkine qui a également écrit de la prose, un poète. Mais je crois qu’il est peu traduit en français, sauf dans les anthologies.
    J’ai beaucoup aimé « Un héros de notre temps »…

  2. Je l’ai étudié à la faculté, en même temps qu’un livre d’Ugo Foscolo, que lui-même on nous faisait comparer avec le Werther de Goethe…

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