Distances arrangées

Choisir d’aimer, Rachid Hami, avec Leïla Bekhti, Louis Garrel, Rachid Hami… (2008)

Plus souvent qu’on ne le croit il arrive que, dans un film d’amour, l’amour soit ce qui nous touche le moins. L’empathie se nourrit de la confusion des sentiments. De fait, l’amour à l’écran prend forme dans ce qui le contrarie. Pour tolérer les limites qu’impose la mise en récit, il doit pouvoir se nier. Comment raconter un état qui n’a ni consistance ni raison sinon en lui affectant la présence d’éléments qui lui sont accessoires : le temps, le lieu,  la circonstance. L’histoire ressemble à une incarnation, elle n’est que contingences. Mais en retournant les choses, de ces contingences peut naître, sans trop d’effort, l’illusion d’un amour.

Dans « Choisir d’aimer », les contingences font la matière du film, l’amour le dramatise. Le procédé consiste à présenter en parallèle les difficultés rencontrées par un couple mixte en France (Sara l’Algérienne et Pascal le Français) et un couple d’Algériens au pays (Yacine et Manale). Le rapprochement génère des distorsions. Entre traditions, entre générations, entre nations. L’amour promet une réorganisation, un réagencement social que la structure familiale, forte de son système de valeurs, met en faillite. Devant la caméra, les corps ne viennent à exister qu’individuellement : Sara dans le train qui la ramène en banlieue, Yacine et Manale, chastes, vivant leur amour comme la négociation de l’avenir en commun. Plus encore ils existent dans les conflits : Sara contre ses parents, soucieux de la préserver intacte pour un mariage dans sa religion, et Yacine, que sa famille voudrait voir épouser une Algérienne de France, c’est-à-dire, bien entendu, Sara. Mais Rachid Hami  rejette les rapports de force : il ne filme que les solitudes. Ses personnages sont ses « héros ». Pour lui, chacun l’est, à sa façon et, avec un soupçon de dolorisme, plus particulièrement celui qui souffre en silence. Résignation ? Au contraire. Il faut remonter à son enfance à Alger, pendant la guerre civile, pour comprendre les sentiments compassionnels qui l’animent et motivent son désir de cinéma. Rachid Hami nous montre qu’une situation inacceptable (immorale) n’est pas tant la faute des individus que d’un système. Point de vue contestable, mais profondément humaniste. Il ne juge pas ses personnages, pose sur eux un regard toujours bienveillant. Les beaux visages meurtris ou prématurément vieillis, sont pour lui une accusation forte, une révolte sans violence.

Tout cela finit un peu trop tôt, malheureusement, en raison du format court (48’). Sans être une ébauche, « Choisir d’aimer » est une hypothèse de film. C’est dire qu’on voudrait en savoir plus, en particulier sur les personnages.  Pourquoi le frère de Sara est-il si tendre, si protecteur vis-à-vis d’elle ? Qui est ce père d’apparence inflexible, pourtant sensible et attentif ? Quel secret dissimule la mère ? etc, etc. Chaque visage conserve une densité non révélée, ouverture vers la fiction. A peine plus âgé que Xavier Dolan (il a vingt-deux ans), Rachid Hami a eu la chance qu’il mérite, celle d’un émigré cinéphile qui se voit offrir un rôle par Abdellatif Kechiche (dans « l’Esquive »), puis par Arnaud Desplechin (« Rois et Reine ») et profite de ces expériences pour nouer des amitiés utiles. « Choisir d’aimer » bénéficie de la présence de Louis Garrel et, au scénario, de la collaboration d’Arnaud Desplechin. Contrairement à ses modèles, le jeune réalisateur adopte une réserve formelle très classique, soucieux de ne pas trahir ni ternir son sujet. Sa délicatesse est ici sa limite, mais, entre la France et l’Algérie, la distance est infinie et propice aux mirages.

Filmographie de Louis Garrel

Filmographie de Leïla Bekhti

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