L'(anti)héroïsme de la célébrité

Darren ARONOFSKY, « The Wrestler », avec Mickey Rourke, Marisa Tomei. Durée: 111’ (Etats-Unis, France 2008 – DVD : Melimedias).

Noter le lexique de l’affiche : resurrection, amour, souffrance, gloire. Beau programme !

Quel est le poids du sujet dans le choix des films que je regarde, des livres que je lis ? Subjectivement décisif, en réalité dérisoire. Je n’écoute pas forcément mes envies, tout au plus conditionnent-elles mon humeur, morne ou enthousiaste, lorsque je glisse le dvd dans l’appareil. Même si pour moi le catch n’a – c’est un euphémisme – aucun attrait, l’emballement de la critique et, surtout, le nom du réalisateur, ont fini par vaincre mes préjugés. Darren Aronofsky, c’est l’auteur d’un de mes films préférés, « Pi », mais c’est aussi le responsable d’une de mes plus profondes déceptions cinématographiques, « The Fountain ». Contre l’ésotérisme ridicule de cette histoire d’immortalité kitsch, la thématique d’un sport de combat ne me faisait pas craindre de retrouver dans « The Wrestler » ce qui m’avait déplu dans « The Fountain ». Mal m’en a pris…

N’étais-je pas avertie ? Avec un tel sujet, le catch, j’espérais quoi ? De la finesse, de la profondeur, de la complexité ? Eh bien – pourquoi pas ? Après tout, la ferveur des critiques ne présage-t-elle pas d’un dépassement du sujet ? Des milieux les plus sordides naissent les histoires les plus spirituelles, nul besoin de refaire Andrei Roublev. Scorsese est, sinon le meilleur, du moins l’exemple tangible et populaire que, d’une représentation de l’abjection et de la violence peuvent s’élever des considérations métaphysiques. Justement, « Raging Bull » traite de ce sujet-là, le combat, l’ivresse, l’icône qui doit se survivre, la foi… La métamorphose physique à laquelle Robert De Niro s’était astreinte à l’époque pour rentrer dans son rôle a créé un curieux précédent, devenue emblématique d’un acteur faisant don de son corps au cinéma (petite perfidie : pour l’oscar). Aujourd’hui, Mickey Rourke, épais, refait, défiguré, boursouflé, par un mélange de déchéance personnelle et de chirurgie (in)esthétique, incarne le héros admirable parce que minable. On loue l’acteur qui se confond à son rôle, sans se rendre compte de ce qui différencie sa performance d’un rôle de pure composition tel que celui de « Raging Bull ». J. B. Morain, dans les Inrocks (13/02/09, voir le site) :

« Le film est en outre un documentaire déchirant sur Mickey Rourke. (…) Le corps plastifié de Rourke est une immense blessure qui n’a jamais le temps de se refermer avant le prochain coup. Le corps de Rourke est comme le visage de Montgomery Clift, la peau ravagée de Michael Jackson ou le collier tatoué d’Isabelle Adjani, tous ces “écorchés vifs” magnifiques déchirés entre le désir d’exhiber leurs tortures intérieures et celui de les cacher. »

Comment qualifier cela autrement que de triomphe du people ? C’est l’infection du people dans les médias portée à son comble. Ainsi donc, le visage figé par le botox, les cicatrices – la monstruosité flagrante – sont d’autant plus intenses qu’ils témoignent de souffrances réelles ? Dans ce cas, il serait temps de vider l’Actors Studio et de recruter directement dans la rue, sauf que ces gens-là ne remplissent pas la condition préalable, qui est d’être déjà célèbre. Involontairement, naïvement, le film dit exactement cela en parlant du catch : ces combats qui, pour le divertissement du public, mélangent la frime, le jeu, les faux coups et la vraie violence, c’est ce cinéma-là qui récupère la biographie de ses acteurs avec beaucoup d’artifices et de poudre aux yeux, l’augmente jusqu’au spectaculaire, jusqu’à la nausée. Monstres de foire.

Pour le reste, l’intrigue n’omet rien de ce qui fédère le bon public : la faute et l’expiation, le sentiment, la croix, le sexe, la drogue, etc. Des nuances bien gentilles qui glissent d’un conventionnalisme à un autre (la  strip-teaseuse maman dévouée, les catcheurs civilisés, doux comme des colombes), quelque indispensable allusion à l’islamophobie, dans un décor white trash désormais très à la mode. Quant à moi, je me serais volontiers dispensée des plans complaisants sur les blessures et les soins que reçoivent les combattants ; et je crois qu’à tout prendre, j’aurais préféré ignorer jusqu’à la fin de mes jours toutes les crasses qu’un homme peut absorber pour incarner son idéal (à savoir : la mise en beauté d’un catcheur). – Non, en fait c’est assez plaisant de retrouver ici ce qu’on attribue généralement aux femmes -. Il n’est que trop facile d’écumer le potentiel métaphorique d’un tel tableau, encore faut-il que la toile en vaille la peine. A propos, ce livre dont on parle, à l’occasion de la très annuelle rentrée littéraire, sur le cricket (mais-on-s’en-fiche-du-cricket-tellement-le-livre-est-magnifique, « Netherland » de Joseph O’Neill), eh bien je crois que je m’abstiendrai, cette fois, et que je resterai avec ma non-envie.

Darren Aronofsky, « The Wrestler »

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7 réflexions sur “L'(anti)héroïsme de la célébrité

  1. Mais le cinéma (l’art en général) n’est qu’un énorme cliché que l’ont se plait à (re)découvrir! Tous ces stéréotypes se valent, et n’ont d’intérêt qu’à travers la bonne volonté qu’on veut bien leur accorder.

  2. « Le cinéma met un uniforme à l’œil ».
    Kafka

    Entièrement d’accord sur le fait que l’intrigue ne fait pas le film, mais le problème que je soulève dans mon article est celui de la construction d’un film autour d’une star, de son vécu.

  3. D’accord, mais je trouve le passage des Inrocks assez limité dans sa lecture du film; là où ils voient un »documentaire déchirant sur Mickey Rourke » je vois une métaphore bien plus large sur le cinéma et principalement sur le métier d’acteur. Mickey ne devient qu’une personnification de tout cela. C’est aussi en cela que je trouve la fin du film bien moins téléphonée que ce qu’une collègue (dont je ne citerai pas le nom ;-) ) pense…

  4. C’est intéressant. Je n’ai pas du tout envisagé les choses ainsi. En fait tu m’intrigues : tu pourrais développer ton point de vue pour la newsletter – à moi de faire la petite tête qui sourit ;-)).

  5. Notre chargée communication/web/public relation (je la salue bien chaleureusement au passage) m’avait effectivement proposé d’exposer mon point de vue sur le film. Je te rassure, c’est prévu (petit clin d’œil malicieux au passage)

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