Inapprentissage de l’amour

Christophe HONORE, « Les chansons d’amour », avec Louis Garrel, Clotilde Hesme et Ludivine Sagnier, France 2007

Qui laisse une trace laisse une plaie ; traces et plaies sont la matière même des films de Christophe Honoré. Il n’y a là rien de sombre, sanglant ou marécageux, seulement des plaies quotidiennes, banales et des traces aléatoires comme les rides sur un visage. Les contradictions sont ravalées, la vie prend le pas sur la raison, le ressenti sur le vécu. L’intrigue des Chansons d’amour est presque anecdotique.  Elle se divise en trois chapitres, Le Départ, L’Absence et Le Retour, qui structurent les tribulations amoureuses d’un jeune homme, Ismaël (Louis Garrel). C’est une certaine conception de l’amour libre, ménage à trois, marivaudages, bisexualité… Ensuite, cette liberté s’inscrit dans la forme du film, lequel se construit sans point focal unique, comme un jeu d’extérieur, décentré,  chorégraphié. Cette apparente légèreté doit être comprise comme le nécessaire contrepoids d’un sujet grave. L’art offre le retrait, le déguisement et la parade, non pour fuir la réalité, mais au contraire pour la regarder bien en face. Pour faire coïncider mise en scène et intention, le réalisateur abandonne d’emblée le réalisme. En général, plus l’art tend vers la représentation exacte de la réalité, moins il est vrai. Dans ce film, les chansons expriment mieux que des monologues le monde intérieur des personnages, parce qu’elles ne le traduisent pas littéralement. La théâtralité, loin de dénaturer les sentiments, permet de les appréhender en toute authenticité, à vif, brûlants. Pour la même raison, certains dialogues, sinon durs et blessants, sont chantés ; le changement de ton adoucit et permet la sincérité.

Ce film s’offre comme une anthologie de réminiscences musicales et cinématographiques : Truffaut, Eustache et Godard sont cités à chaque plan. Aussi, dans cette façon de filmer à toute vitesse, à fleur de rue, des personnages fébriles, c’est l’essence même de la Nouvelle Vague que Christophe Honoré transmet. Les chansons – compositions d’Alex Beaupain – ont la saveur douce amère d’instantanés pop, ritournelles héritées d’Etienne Daho ou d’Hélène Segara. Pour unifier ces références, le réalisateur prend à son compte les paroles de Fanny Ardant dans La femme d’à côté : J’écoute uniquement les chansons. Parce qu’elles disent la vérité. Plus elles sont bêtes, plus elles sont vraies. Et si la vie, ainsi dépeinte, semble légèrement décalée, trop extravagante, il suffit de fermer les yeux et de la considérer à l’intérieur de soi pour se rendre compte que nous percevons aussi les choses au travers de mille et une références. Les films de Christophe Honoré donnent à l’art une place centrale dans la vie : les livres passent de main en main, les personnages s’expriment, sinon en chansons, dans un langage très littéraire, on déambule dans un Paris où la moindre rue évoque un tableau, une photographie, Louis Garrel joue tantôt comme Buster Keaton tantôt comme Jean-Pierre Léaud ; c’est le dandysme du vingt-et-unième siècle.

Arrêtons-nous sur une simple scène de cuisine après un repas familial. Les femmes nettoient et sèchent la vaisselle tandis que, prenant une voix de fausset, Ismaël improvise une marionnette en enveloppant son doigt dans un essuie. Il  rejoue ainsi un plan de Zazie dans le métro de Louis Malle, où le même stratagème est utilisé pour rendre le sourire à la fillette. Car en ce dimanche pluvieux, un deuil pèse sur cette famille. Après ce divertimento joyeux, le jeune homme rentre en lui-même ; il regarde par la fenêtre, entame une chanson triste, qui se prolonge dans les rues grises. Ce grain romantique apposé à une succession d’images fondues en douceur dans la mélodie, plus qu’à la Nouvelle Vague, renvoient au clip vidéo. Bien sûr, Christophe Honoré est un enfant fervent de la culture pop. Une façon de boire ces peines à petits traits, comme une limonade, un goût pour les couleurs et les arômes artificiels. Sans doute est-ce aussi la raison pour laquelle ses films ont autant d’admirateurs passionnés que de détracteurs, ce mélange insouciant de la noble culture française avec des produits de la mode populaire. Comme si Amélie Poulain citait Baudrillard…

Encore une fois, il s’agit d’une façon d’envisager la vie au-travers d’un filtre de références, de se donner constamment en spectacle, avec la conscience d’être regardé. C’est un narcissisme assumé qui donne le courage d’être « soi-même ». Qu’on le veuille ou non, cette approche de l’individu est très contemporaine, de sa version extrême, la télé-réalité, à une représentation plus sophistiquée telle que celle-ci. On voit du reste à quel point cette conception, par son absence de perspective, nie l’altérité. Le monde converge vers Ismaël, entièrement subjectif, c’est ce que montre le film, mais Ismaël sort-il jamais de lui-même ? Que connaît-il vraiment qui ne le concerne pas ? Cette  forme terrible et permanente de cruauté tient autant de l’innocence que d’un hédonisme appauvri.   Depuis Flaubert, on le sait, l’éducation sentimentale s’accomplit dans la douleur et la déception, mais cette triste opacité peut devenir un ferment inépuisable.  Malheureusement, Ismaël n’apprend rien et n’évolue pas. Sa dernière parole est l’aveu inconscient de sa défaite, tout au plus une perte d’éclat : Aime-moi moins, mais aime-moi plus longtemps…

(texte publié en février 2008)

Les chansons d’amour, Christophe Honoré

Publicités

3 réflexions sur “Inapprentissage de l’amour

  1. Pingback: La Belle Personne « Rue des Douradores

  2. Pingback: Louis Garrel : définition de l’acteur dans sa jeunesse. « Rue des Douradores

  3. Inapprentissage de l’amour, hmm… mais qui n’a pas appris quoi… ?
    .
    .
    « C’était l’aube d’un jour d’été, quand je naquis,
    Quand je sentis en moi, pour la première fois,
    Mon pouls vivant – et tandis que l’amour
    S’égarait toujours plus au profond de l’extase,
    Je m’éveillais, et l’impatience grandissait
    De moment en moment, se faisait plus pressante
    A vouloir l’union plus intime et totale.
    – O Volupté, puissance où s’engendre mon être !
    Je suis le centre, le foyer, la source sainte
    D’où torrentiellement s’élance tout désir,
    Et vers quoi tout désir, divers quand il se brise,
    Finit par revenir, apaisé, se rejoindre.
    Je vous suis inconnu, et vous m’avez vu naître !
    N’avez-vous pas été témoins du premier choc,
    Tout somnambule encor, de ma présence en moi,
    Ce joyeux soir ? N’avez-vous pas, sur vous, senti
    Passer le doux frisson ravi du feu nouveau ?
    J’étais là, tout noyé dans les miels du calice,
    Parfumé, parfumant; le vent d’or du matin
    Berçait la fleur tout doucement. Source intérieure
    J’étais, lutte suave : à travers et sur moi
    Tout ruisselait et m’élevait exquisement.
    Puis un premier pollen vint choir sur le pistil,
    – Le baiser, songez-y, quand on sortit de table.
    Refluant tout à coup dans mes émanations,
    – Oh! le temps d’un éclair – et déjà je bougeais,
    Agitant le calice et les fins filaments.
    Et là, tandis que je me commençais moi-même,
    Par un précipité rapide des pensées
    Les sens terrestres, tout soudain, avaient pris corps.
    J’étais aveugle encor, mais des lueurs stellaires
    Pointaient dans les lointains merveilleux de mon être.
    Rien qui fût proche encore, et je n’étais qu’au loin
    L’écho du fond des temps et aussi du futur.
    L’amour, sa nostalgie et ses divinations
    Firent d’un trait surgir et croître la conscience,
    Et comme, en moi, la volupté montait ses flammes,
    La douleur la plus haute, aussi, me transperça.
    Le monde, autour du tertre clair, s’épanouit
    Et la parole du prophète acquit des ailes :
    Deux, ils ne le sont plus, mais Henri et Mathilde
    Sont l’un à l’autre unis en une même image.
    – je m’élevai dès lors, nouveau né dans le ciel,
    Puisque était consommé le terrestre destin
    Au glorieux instant de transfiguration ;
    Aussi le Temps, qui désormais avait perdu
    Ses droits, réclamait-il ce qu’il avait prêté.

    Et le monde nouveau subitement parait,
    Qui éclipse l’éclat du plus brillant soleil
    A présent qu’on voit poindre hors des ruines moussues
    Un avenir d’une splendeur prodigieuse,
    Et que tout le banal avec l’habituel
    Dorénavant se montre étrange et merveilleux.

    En toutes chose l’Un, et dans l’Un toutes choses,
    Voir l’image de Dieu sur une herbe, un caillou,
    L’esprit de Dieu chez l’homme et dans les animaux,
    Là est ce qu’on se doit d’avoir au fond du cœur.
    Rien n’est plus commandé par le temps ni l’espace,
    Le futur est ici présent dans le passé.

    Le voici donc ouvert, le règne de l’Amour,
    Et Fable qui commence d’en filer les jours.
    Le jeu initial inaugure tout être,
    Chacun songe et se tend aux puissances du verbe ;
    Ainsi est-il que la grande âme universelle
    Immensément partout vit et s’épanouit.

    Tout se doit prendre l’un dans l’autre en cohérence,
    Et l’un par l’autre chacun doit croître et mûrir ;
    Nul ne saurait se voir autrement que dans tous,
    Car c’est en se mêlant intimement à eux,
    En pénétrant avidement leurs profondeurs,
    Que chacun rafraîchit spontanément son être
    Et ouvre sa pensée à mille nouveautés.
    Le monde se fait rêve; et rêver devient monde.
    Ce qu’on croyait, en fait, être arrivé déjà,
    On peut le voir, de loin, qui seulement s’avance.
    L’Imaginaire est libre et peut vivre à sa guise,
    Il peut régner enfin, et tisser ce qu’il veut,
    Voilant ici, découvrant là certaines choses
    Et puis s’évaporant, léger, dans sa magie.
    La souffrance et la volupté, la mort, la vie
    Sont ici en rapports parfaits de sympathie
    Jamais de sa blessure il ne saurait guérir
    Celui qui s’est voué au plus sublime amour.
    Il faut, dans la douleur, que le bandeau s’arrache,
    Le bandeau refermé sur l’œil intérieur,
    Et que soit orphelin, un jour, le cœur fidèle,
    Avant que de quitter ce monde de tristesse.
    Le corps va se défaire et fondre dans les larmes
    Le monde en son entier devient un grand tombeau
    Où le cœur, qui se brûle au feu suppliciant
    De son désir, ne viendra retomber qu’en cendres. »

    Novalis, Astralis (dans « Henri d’Ofterdingen » ; une référence…)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s