Journal d’un écrivain (3) :Cesare Pavese, en deçà de l’ordre

Cesare Pavese (1908-1950), « Le métier de vivre », traduit de l’italien par Michel Arnaud, Gallimard 1958 (2008 pour l’édition Folio).

« L’intérêt de ce journal est peut-être la repullulation imprévue d’idées, d’états conceptuels, qui, par elle-même, mécaniquement, marque les grands filons de ta vie intérieure. De temps en temps tu cherches à comprendre ce que tu penses, et seulement après coup, tu cherches à en trouver les correspondances avec les jours anciens. » (p.210)

Il faut se garder de l’exaspération à laquelle nous conduit  « Le métier de vivre », car elle s’accompagne d’une égale considération pour une intelligence exceptionnelle, d’une irrépressible empathie pour un poète pourtant réticent à tout sentimentalisme. Cesare Pavese, c’est donc d’un côté la pesanteur de la religion, de l’autre l’agilité de l’abstraction. La profondeur contre la foi ? On est très loin d’un tel marchandage tant le questionnement métaphysique peut s’insinuer, chez certains auteurs (Kafka, Dostoïevski…), en labyrinthe spirituel. Ce qu’il faut surmonter dans le journal du poète italien, c’est qu’il envisage la religion non pas en mode de pensée mais en mode de non pensée. Il ne questionne pas il pose, ou plutôt non, il questionne – Pavese est un érudit, un chercheur fiévreux – tout en s’immobilisant au seuil de ce qui lui semble une transgression. Il mure, cimente, compartimente. La religion devient une peau de chagrin, un outil de mépris (surtout vis-à-vis de la femme) et de mortification sexuelle. Triste consolation, terriblement inefficace du reste, qui double l’impuissance physique d’une impuissance morale dégradante. Pour justifier toute misogynie, la Bible est fielleuse ; pour élever la souffrance en marque d’élection, la crucifixion est exemplaire. Aussi bien, on le sait, on peut en tirer tout ce que l’on veut avec la certitude d’avoir Dieu de son côté. Tout dépend de la direction que l’on prend : partir des textes et les interroger ou partir de soi et se conforter dans les textes. Heureusement – ou malheureusement – « Le métier de vivre » ne se limite pas aux préceptes irritants. La compartimentation de la pensée perd en cohérence (en intégrité) ce qu’elle regagne en complexité. D’un tracé subtil, imprévisible, la pensée qui ne se saisit pas elle-même ne s’épuise pas non plus ; elle est capable de se déplier encore et encore, de s’illuminer sans autre énergie que son incandescence. Or Cesare Pavese est exactement ainsi : tortueux et éblouissant alors même que l’on désespérait, depuis des pages, de lire une phrase qui nous intéresse. Faut-il le préciser ? La moralisation délétère à laquelle il soumet sa vie se retrouve au cœur de son œuvre, dans sa façon d’envisager la poésie, dans son infatigable recherche de règles,de justifications, de lois. Mais il parvient à échapper de justesse à ses propres jugements lorsqu’il redevient, presque malgré lui, poète.

« Il y a en somme entre ces symboles et la réalité le même rapport qu’entre les mots et les choses. Il faut être assez adroit pour leur prêter une signification sans les prendre pour la vraie substance. Laquelle est la solitude de chacun, froide et immobile. » (p. 85)

« Il faut être fou et non rêveur. Il faut être en deçà de l’ordre et non au-delà. » (p.107)

C’est un journal que balise l’idée du suicide. De part et d’autre, frontalement, presque sans affect, pure hypothèse de vie. Le désespoir n’a pas lieu dans les rares notes qu’il y consacre ; le dégoût occupe précisément tout ce qui n’est pas la mort. Son incapacité à se faire aimer – ou à aimer – ce n’est pas clair. C’est sa « vieille histoire », morne répétition d’un événement qui ne prend jamais sens, dont les proportions augmentent mécaniquement, par accumulation. « Le métier de vivre » n’est pas le ressassement de la mort, il est le journal d’un homme conscient de ses limites, qui, une fois celles-ci atteintes, agit.

« L’idée du suicide était une protestation de vie. Quelle mort que ne plus vouloir mourir. » (p.448)

« Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus. » (p. 466, dernière ligne).

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